La course au mouton sauvage, de Haruki Murakami

Publié le 20 Avril 2009


Destination le Japon. Mes parents y passent quelques jours. Moi, comme tout ce qui touche à l'Asie en général, je n'y connais rien. Mais, allez savoir pourquoi, je pense avoir moins d'incompatibilité de principe que pour la Chine. Bref, je me suis fait offrir (après une recommandation lilloise me semble-t-il), La course au mouton sauvage, de Haruki Murakami.

Soit un publicitaire tokyoïte, blasé et à la vie assez ennuyeuse. Au début du récit, il rencontre une mannequin aux oreilles ensorcelantes. Mais surtout, il reçoit la visite d'un homme mystérieux dans son agence, qui le convoque à un rendez-vous avec un homme influent au Japon, positionné à l'extrême-droite. Lors de l'entretien, il s'avère qu'une photo qu'il a utilisé pour une banale campagne de publicité comporte un mouton étrange. Il faut retrouver sa trace. Or cette photo a été envoyée par un ami du héros, perdu plus ou moins de vue depuis plusieurs années. Il va falloir retrouver sa trace et s'intéresser de près aux moutons d'Hokkaïdo...

L'univers de Murakami m'a beaucoup plu. Beauté de la langue (le traducteur, Patrick De Vos, a d'ailleurs été récompensé en 1991 pour son travail), exotisme du récit pour le Français que je suis, mais aussi réflexion sur nos sociétés (l'influence secrète de quelques grands, les différences capitale/province, la recherche du passé, de l'isolement, l'humain et la nature...).

Quelques morceaux choisis, avec une forte thématique "voyages et transports".

Comme disait je ne sais qui, on parvient toujours à être au courant si on s'en donne la peine.

 

Je rêvais souvent d'un train de nuit. C'était toujours le même rêve. Je suffoque dans une atmosphère chargée de fumée, d'odeurs humaines et de relents de cabinets. Ce train de nuit est tellement bondé que je ne sais où mettre les pieds; de vieilles croûtes de vomi collent à la banquette. N'en pouvant plus, je me lèvre et descends à je ne sais quelle gare. L'endroit est désolé, je n'y vois pas la moindre lueur qui signalerait l'existence d'une habitation. Pas un seul employé de gare non plus. Il n'y avait rien, ni horloge ni horaire de chemin de fer... Tel était mon rêve.

 

Comment dire, c'était une bâtisse terriblement esseulée. Imaginez par exemple un concept. Il y aura bien quelques exceptions pour lui échapper. Or, avec le temps, ces exceptions font tache d'huile, pour finalement former un autre concept. Et d'autres exceptions apparaissent à leur tour - telle était, en un mot, l'impression que donnait cette bâtisse. On pouvait y voir un être antique qui aurait évolué à l'aveuglette, sans rien savoir de sa destination.

 

C'était une sensation formidable de monter les mains libres dans un train de grande ligne. La sensation de se trouver, au détour d'une promenade nonchalante, à bord d'un avion lance-torpilles entraîné dans les contorsions de l'espace-temps.

 

"Ca bouchonne drôlement ! dis-je.

- Eh oui, fit le chauffeur. Mais de la même manière que le jour toujours se lève au bout de la nuit, l'encombrement de la circulation n'est jamais sans fin.

- C'est vrai, dis-je, mais il ne vous arrive jamais de vous énerver ?

- Bien sûr, il m'arrive de trouver cela parfaitement désagréable. Mais je considère que tout cela constitue des épreuves qui nous sont infligées, et que, par conséquent, s'énerver signifierait une défaite personnelle.

- C'est une interprétation des bouchons qui n'est pas sans quelques accents religieux...

- Je suis chrétien. Je ne vais pas à la messe, mais j'ai toujours été croyant.

- Tiens, tiens. Et ça ne vous semble pas contradictoire d'être à la fois chrétien et chauffeur d'un gros bonnet de l'extrême droite ?

- Le Maître est une personne remarquable. Certainement la plus remarquable, après Dieu, parmi toutes celles que j'ai pu rencontrer jusqu'à ce jour.

- Parce que vous avez rencontré Dieu ?

- Bien sûr. Je lui téléphone tous les soirs."

 

 

"Pourquoi donne-t-on des noms aux bateaux et non aux avions, demandais-je au chauffeur. Pourquoi dire Vol 971 ou Vol 326, alors qu'on pourrait tout aussi bien dire Vol Muguet ou Vol Pâquerette ?

- Sans doute parce qu'il y a beaucoup plus d'avions que de bateaux. C'est un produit de masse.

- Vous croyez ? Les bateaux sont aussi un produit de masse. Il y en a même plus que d'avions.

(...)

- Ce serait pourtant formidable, un nom pour chaque bus ! s'exclama mon amie.

- Mais les passagers en viendraient à choisir leur bus selon leurs goûts. De Shinjuku à Sendagaya, on prendrait la Gazelle, mais pas le Mulet, dit le chauffeur. (...) Pensez donc au pauvre conducteur du Mulet, fit remarquer, tout à son propos, le chauffeur. On ne peut pourtant rien lui reprocher.

- Absolument rien, non, dis-je.

- Peut-être, dit-elle, mais je monterais quand même dans la Gazelle.

- Vous voyez bien, dit le chauffeur. C'est là qu'est le problème. Si les bateaux portent un nom, c'est une survivance des coutumes d'avant la production de masse. On leur donnait des noms de la même manière qu'on en donnait aux chevaux. Le principe est identique. Les avions aussi étaient utilisés comme des chevaux et ils avaient tous un nom: Spirit of Saint Louis, Enola Gay, par exemple. Il y avait un échange sur le plan de la conscience.

- Vous voulez dire que le concept du "vivant" est ici fondamental ?

- Exactement.

- La finalité serait donc secondaire en matière de nomination ?

- Oui. La finalité se contente d'un chiffre. Voyez les Juifs à Auschwitz.

- Evidemment, dis-je. Bon, admettons que les noms reposent sur un acte d'échange au niveau de la conscience entre êtres vivants. Pourquoi alors les gares, les jardins publics, les terrains de base-ball ont-ils des noms ? Ce ne sont pourtant pas des êtres vivants."

 


L'air était d'une pureté à faire blêmir mes poumons.

 

Le train était formé de deux voitures et transportait au total une quinzaine de passagers. Tous ligotés l'un à l'autre par les solides liens de l'indifférence et de l'ennui.

 

De loin, la maison avait l'allure d'une créature vivante. Elle se sentait à l'étroit, se tortillait, s'ébrouait.  





Pour en savoir plus
L'auteur sur Wikipedia (fr)
Le livre sur Wikipedia (en)
(Poursuite du boycott des sites pourris du groupe La Martinière)

Rédigé par davveld

Publié dans #Livres

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