Le petit Grozda, de Denis Grozdanovitch

Publié le 22 Décembre 2008


Il y a dix jours, à Lille (enfin Linselles pour être précis), entre deux séances de travail pour l'Association des Anciens Elèves de Sciences Po Lille, belle discussion type "café littéraire"; plein d'idées glissées dans un Moleskine de livres à lire; des échanges de cadeaux, des cadeaux plein de lettres, de mots, de phrases.

J'ai lu Le petit Grozda, de Denis Grozdanovitch. Petit, comme le Petit Larousse ou le Petit Robert. Enfin l'analogie est ambigüe: le format n'est pas identique (un poche de 280 pages et non un pavé), mais le style, si. Il s'agit d'un dictionnaire. Enfin, plutôt d'un "digest" d'un dictionnaire célèbre, le Littré, avec des commentaires et des citations ajoutées par l'auteur, qui aurait été champion de tennis avant d'être écrivain (je vais faire confiance à la quatrième de couverture, parce que le tennis m'ennuie tellement que je n'y connais rien, et inversement).

Comment lire ce type d'ouvrage ? Une lecture linéaire est nécessaire pour percevoir des renvois à l'intérieur des définitions, en forme de clin d'oeil, mais s'avère parfois un peu aride; il y a des répétitions, et quant on ne dispose pas de la même culture littéraire que Littré et Grozdanovitch, les citations illustrant les définitions sont parfois obscures et d'un intérêt limité...

Mais je ne résiste pas à vous retranscrire quelques citations, avec des clins d'oeil à mes lecteurs et lectrices supposées (mais pas seulement).

Clicherie
Etant donné la fréquence et l'abondance répétitive d'images éculées et de lieux communs dans ses propos, nous commençâmes à soupçonner que sa cervelle abritait rien de moins qu'une vaste clicherie en parfait état de marche.
LITTRE: Lieu où sont fabriqués les clichés; nom de cette industrie.
COMMENTAIRE: L'activité journalistique recquiert manifestement d'entretenir dans son esprit une clicherie clandestine bien rôdée, autrement dit une certaine faculté de fabriquer, puis d'entreposer dans sa mémoire, une importante collection de clichés évitant au lecteur d'avoir à approfondir ce dont il aurait éventuellement pu être question.

Hasardise
En dernier ressort, il décida de tenter seul sa chance, et bien lui en prit, car cette hasardise lui réussit au-delà de toute espérance.
LITTRE: Action hasardée.
COMMENTAIRE: Ce mot de "hasardise" évoque pour moi (mieux que beaucoup d'autres, par sa sonorité, je crois...) l'esprit d'aventure, l'enivrante et vertigineuse façon qu'ont les gens audacieux de s'en remettre soudain à la grâce de Dieu (ou de ce qui en tient lieu).

Hérissonner (se)
Aux premières paroles sur ce sujet délicat, l'invité commença par s'agiter en silence sur sa chaise, puis, soupçonnant sans doute ce qui allait suivre, se hérissonna dans son coin et nous ne pûmes plus rien tirer de lui.
LITTRE: Redresser son poil ou ses plumes. "Quand on lisait quelque chose de la sainte Ecriture devant lui (un possédé), il se hérissonnait, se soulevait, et se tourmentait bien plus qu'auparavant." Paré, XIX, 32
COMMENTAIRE: On a vraiment l'impression à la lecture de cet exemple (dont le choix n'est probablement pas redevable à une simple hasardise), que Littré, qui était certainement pour sa part possédé du démon de la logique, se décrit lui-même durant les séances de lecture que sa très pieuse femme ne manqua sans doute pas de lui dispenser pour tenter de le convertir.
COMMENTAIRE ACCESSOIRE: Depuis peu, la France entière semble trouver de "l'élégance à se hérissonner" en masse.

Marginer
Il ne pouvait s'empêcher de maginer furieusement les pages des livres qu'il lisait, s'emportant contre les "révoltantes imprécisions et les approximations lamentables" dont il estimait que les différents auteurs s'étaient rendus coupables.
LITTRE: Annoter à la marge.
COMMENTAIRE: L'un de mes grands plaisirs à acheter des livres d'occasion est de rechercher ceux qui sont marginés et de pouvoir ensuite méditer sur les remarques et gloses inscrites au crayon par des lecteurs inconnus. Celles-ci confèrent un charme supplémentaire à la lecture, car elles accentuent ce qui fait à mes yeux l'essence même de la littérature, à savoir, établir une fragile communication anonyme, d'âme à âme, au fil du temps.

Octipède
Après que son maître lui eut enjoint étourdiment de faire plusieurs choses à la fois, la servante lui répliqua qu'elle n'était pas octipède.
LITTRE: Qui a huit pattes.
COMMENTAIRE: Avoir huit pattes requiert tout de même moins de coordination que mille, du moins si l'on doit en croire la fable zen du crapaud facétieux qui paralysa le mille-pattes en lui posant cette question: "Dans quel ordre, veux-tu me dire, meus-tu tes pattes ?"

Ordinateur
La classification élaborée par le grand ordinateur de la bibliothèque était si compliquée qu'il était plus rapide de se lancer au hasard parmi les rayons que de consulter le catalogue.
LITTRE: Qui met l'ordre, qui arrange. "Il pensait que la cause universelle, ordinatrice et première était la bonne." Diderot, Opinion des anciens philosophes.
COMMENTAIRE: Un certain nombre de penseurs prospectifs prédisent que les grands ordinateurs (quelles que soient leurs tendances: homo-technocratiques ou mécanico-électroniques), après nous avoir soulagés et esbaudis dans un premier temps, finiront par désorganiser entièrement les sociétés futures.

Passagèreté
Lorsqu'un amant lui reprochait son instabilité et son nomadisme sentimental, elle avait coutume de répondre qu'à l'image des oiseaux migrateurs elle était faite pour la passagèreté.
LITTRE: Action des oiseaux qui, en certaine saison, passent d'un pays dans un autre.
COMMENTAIRE: Les instants de bonheur, les plus beaux reflets dans les miroirs, les merveilleux nuages, les balles échangées d'une raquette à l'autre, nos amitiés, nos amours, la vie elle-même enfin, ne sont-ils pas doués de la même passagèreté que celle des oiseaux migrateurs ?

Pource que
Il décida de se mettre sérieusement au dessin pource qu'il désirait affiner son propre regard sur les choses.
LITTRE: Qui explique la raison d'une chose et répond à la question pourquoi ? "J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance; et pource qu'on me persuadait que, par leur moyen, on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre." Descartes, Méth., I, 6. Cette conjonction, déjà vieillie au XVIIème siècle, est tombée en désuétude. C'est dommage. On la remplace par parce que; mais parce que n'est pas l'équivalent de pource que; il indique le moyen, et pource que indique le but.
COMMENTAIRE: Il n'y a rien à ajouter à la déploration de Littré, mais on subodore qu'en ce cas précis -pource que nous en avons l'usage- la tentative éventuelle de réinstauration est pratiquement vouée à l'échec.




Pour en savoir plus:
L'auteur sur Wikipedia
Et pas de lien éditeur, car Points appartient au groupe Le Seuil - La Martinière, dont le site est très buyer-unfriendly.

Rédigé par davveld

Publié dans #Livres

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