Surveiller et punir, de Michel Foucault
Publié le 16 Décembre 2008

J'en ai mis, du temps. L'ouvrage est consistant (mais pas non plus énorme). Dense. Passionnant.
"Surveiller et punir", sous-titré Naissance de la prison, est l'une des oeuvres majeures du philosophe Michel Foucault. Probablement une
référence incontournable pour tout citoyen s'intéressant à la question pénitentiaire. Car la prison, on en parle souvent peu (plutôt beaucoup ces temps-ci, actualité oblige), mais on évite encore
plus souvent de vraiment réfléchir à ce procédé qui semble éternel, à la fois d'une simplicité évidente, et d'une inhumanité toujours rappelée.
Michel Foucault décide d'adopter une démarche à dominante historique. Ou comment, de la prison comme exception (rappelez-vous, la poignée de prisonniers libérés lors de la prise de la Bastille),
la France - et les autres "démocraties occidentales", mais ce n'est pas le propos de Foucault- en est arrivé à une surpopulation terrible et pourtant incompressible. Comment on est passé, sous
couvert d'égalité de tous devant une loi juste, de l'arbitraire des supplices, à la surveillance de groupes supposés dangereux, non pas pour les éradiquer, mais pour traquer les écarts avec une
"normalité" définie par les multiples "disciplines" qui ont peu à peu quadrillé l'ensemble de la vie en société. Car le philosophe considère que la naissance des hôpitaux modernes, de l'école
pour tous, de l'armée moderne (par opposition au Moyen-Âge), sont des composantes où s'insère l'archipel carcéral, d'un processus global où chacun accepte de renégocier le contrat qui le lie aux
autres.
A partir des discours des hommes politiques de la Révolution, on découvre une réflexion approfondie, très séduisante sur le plan intellectuel: punir plus justement, c'est-à-dire moins durement
mais systématiquement, de façon différenciée chacune des infractions, mais avec un barême insensible aux catégories sociales... Or la prison ne fait pas que punir un acte. Elle veut corriger un
individu. Et c'est dans cette double ambition, forcément contradictoire, que naît l'échec de la prison. Car le juge condamne un acte, mais le juge d'application des peines et l'ensemble de
l'environnement pénitentiaire traite des individus et module la peine en fonction d'un amendement du "coupable".
Ce paradoxe, je n'en avais pas conscience. "Surveiller et punir" le montre, le démontre même. Ca fait réfléchir.
Au travers les 360 pages du livre, les pistes explorées sont nombreuses, l'éventail de la recherche est assez impressionnant et très pertinent; de l'analyse des mesures prises pour limiter la
propagation des épidémies en milieu urbain, à l'étude du processus de décomposition du temps en unités toujours plus petites pour contrôler chaque geste (d'abord dans la gestuelle militaire, puis
les écoles, les usines... et partout, en fait), Michel Foucault brasse large. Et là encore, on s'interroge sur le caractère volontaire ou non des évolutions de nos sociétés occidentales,
tellement éprises de la valeur "liberté" et pourtant s'imprégnant progressivement de disciplines et de surveillances omniprésentes.
Pour faire exagérement simple, Foucault démontre que Big Brother date de bien avant Orwell ou Facebook. Big Brother, c'est
l'intimité -et la liberté- à laquelle chacun renonce, au nom d'une sécurité accrue (en particulier la protection du droit à la propriété - la corrélation entre "révolution industrielle" et
développement des surveillances est d'ailleurs montrée par le philosophe).
Il me faut maintenant lire des points de vue, des commentaires, des analyses de ce livre. Car, comme je le mentionnais déjà, son spectre est très large, et les thèses avancées par Foucault
font naturellement l'objet de débats, de controverses, d'analyses alternatives. Il n'empêche, voici une lecture (et un petit effort pour le lire sérieusement) que je ne regrette pas.
Mais je vais retourner pour l'instant à des lectures plus paresseuses ! ;)
Pour en savoir plus:
L'auteur sur Wikipedia
Le livre sur Wikipedia
Site éditeur