Madame Bâ, d'Erik Orsenna

Publié le 5 Janvier 2009


Erik Orsenna réussit le tour de force de narrer ce qu'on peut entendre, par bribes, entre journaux, reportages télé, compte-rendus de missions d'ONG, etc. sur l'Afrique d'aujourd'hui, ou plutôt sur les relations Afrique-France de ce début de vingt-et-unième siècle. Tout cela dans un roman très facile à lire et franchement captivant, hormis peut-être le début du chapitre "mémoire complémentaire", où la rupture de narrateur n'est pas des plus réussies.

Donc que raconte-t-il ? Madame Bâ, Marguerite de son prénom, s'entretient avec un avocat car elle écrit au Président de la République française. Elle souhaite en effet justifier sa demande de visa et le formulaire 13-0021 n'est pas le plus approprié pour raconter l'Afrique. Raconter l'Afrique, c'est expliquer la complexité de l'identité individuelle, l'enchevêtrement d'un discours "occidentalisé" et de pratiques locales, mais aussi ces handicaps qui frappent l'Afrique. La leçon de corruption (l'échangeur routier qui sert à financer les partis politiques français) ne vient pas de nulle part, elle est à la fois prodigieuse de simplicité et abjecte. Je pensais déjà que la corruption est l'un des pires fléaux que l'Occident a apporté à l'Afrique. J'en suis encore plus dégoûté.

Madame Bâ décrit aussi son combat contre le "soft power" français (eh oui, il n'y a pas que les Ricains), cette culture française/développée/mondialisée qui se propage insidieusement via la télévision, qui fait croire qu'en Europe la vie est facile pour tout le monde... alors que la réalité est tout autre. On veut gagner des parts de marché, donc on crée des illusions et des désirs inextinguibles, et on empêche ensuite les candidats à l'immigration de s'approcher du mirage...

A travers ce portrait de femme malienne (mais il s'agit bien sûr, et c'est souligné plusieurs fois de l'Afrique elle-même), Erik Orsenna rassemble un grand nombre d'éléments loin d'être inédits, mais qui ont rarement été aussi bien mis en mots.

Au passage, employés consulaires ou personnels d'ONG, ceux qui "aiment et veulent aider les pays en développement" sont bien cernés, et je m'interroge moi-même sur mon boulot. J'aimerais tellement qu'il n'y ait pas eu la colonisation, ou au moins que la période d'indépendance n'ait pas été un terrain de jeu pour les escrocs qui nous gouvernent. Honte d'être Français, ce n'est pas nouveau chez moi. Ce n'est pas près de s'améliorer...



Pour en savoir plus:
L'auteur sur Wikipedia
Le livre sur le site d'Erik Orsenna
Site éditeur

Rédigé par davveld

Publié dans #Livres

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