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4 octobre 2014 6 04 /10 /octobre /2014 21:40

La maison d'édition (Athanor) n'a pas de site Internet et probablement plus d'activité ; quand le livre paraît en 1995, l'auteur (ni écrivain ni historien) est conseiller municipal de la commune du Raincy (93), depuis déjà quelques années. Aujourd'hui, il en est le maire. C'est à l'occasion d'une visite avec une Raincéenne de longue date, passionnée par l'histoire de sa ville, que je récupère l'ouvrage, qui, vous l'aurez compris, ne doit pas être des plus faciles à trouver !

Jean-Michel Genestier propose en fait une chronologie de la commune, d'abord domaine forestier avec un château, plusieurs fois remanié, avant de devenir une "colonie" résidentielle au dix-neuvième siècle, de connaître un développement et un essor qui la distinguent des collectivités voisines. Comprenant un "Plateau", en hauteur, la ville a "accueilli" des canons prussiens qui bombardaient la capitale en 1870, avant d'être un lieu de rassemblement des "Taxis de la Marne" au début de la Grande Guerre. L'histoire du Raincy est également marquée par les caprices géologiques; carrières et aqueducs anciens provoquent régulièrement des glissements de terrain et des difficultés d'approvisionnement en eau...

Jean-Michel Genestier a épluché les procès-verbaux des Conseils municipaux et interrogés des anciens pour rédiger cet ouvrage, intéressant pour comprendre un peu l'identité de la commune.

On discerne beaucoup dans ces pages une volonté de faire l'éloge d'un certain esprit de concertation, de consensus souvent, d'absence d'esprit partisan assurément parmi les élus. Une telle conception de l'administration d'une commune était-elle si insolite dans les environs ? L'auteur valorise également fortement la cohésion de la population et de ses élus pour défendre les intérêts de la commune. Jusque là, d'accord, mais cela aboutit en fait un peu au syndrome "NIMBY" ("not in my backyard"): les usines polluantes et autres nuisances ? Au loin ! Les transports, les administrations ? Le plus près de chez nous ! Si ça pouvait être si simple...

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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 20:19

Christian Garcin, peut-être l'avez-vous compris si vous lisez régulièrement ce blog, est un écrivain des passerelles et des coïncidences. Passerelles entre ses ouvrages et ses personnages, coïncidences dans les rencontres et péripéties qui parsèment les romans. Mais pour que ces correspondances ou liens inattendus fonctionnent, il faut d'abord créer - ou mettre en évidence - certaines dissociations. A l'écrit, cela prend la forme de chapitres (et de typographies) distincts, qui traversent les époques et les frontières. Ici, le manuscrit d'un homme mûr des années 90, les notes de captivité d'un soldat napoléonien sur le front russe en 1812, les carnets d'un médecin astronome de la fin du dix-neuvième siècle participant à une expédition de Patagonie, et deux hommes, en 2013, qui vont peu à peu découvrir et rendre visibles les coutures entre ces pièces à priori non assemblables. On retrouve certains des thèmes chers à l'auteur, ces histoires de terriers, de chamans, de renards, de romanciers chinois.

Naturellement, on prend davantage de plaisir à avancer dans le roman quand les contours du tableau commencent à prendre forme, plutôt que dans les pages où deux récits sont mis littéralement l'un en dessus de l'autre, ce qui force à parcourir deux fois les chapitres en question, pour suivre les deux textes. Il y a des personnages hauts en couleur, quelques trouvailles (en particulier des aphorismes), et une dose raisonnable de surprises, y compris autour du dénouement, mais - est-ce l'habitude du lecteur ou un fléchissement de l'auteur ? - je suis un peu resté sur ma faim. Malgré les correspondances évoquées, j'ai trouvé que Selon Vincent manquait un peu d'épaisseur, que les univers proposés ne se déployaient pas autant que dans d'autres romans... Mais, encore une fois, j'ai du mal à savoir si c'est une impression personnelle ou plus "objective"...

C'était un dimanche après-midi. Myriam était partie rejoindre Brice quelque part en prétextant une sortie entre amies, les enfants étaient chez des copains, Lorna quant à elle se trouvait accaparée par un week-end familial avec mari et belle-famille. J'étais seul, ce qui en soi ne me dérangeait pas particulièrement - cela ne m'avait jamais dérangé. Et ce jour-là, alors que j'étais debout dans le salon à regarder les nuages passer par dessus la haie de troènes, je me suis soudain trouvé totalement bloqué. Impossible de bouger. Je restais immobile, à ne rien comprendre à ce qui m'arrivait. Je ressentais à la fois un vide et une lourdeur oppressante au niveau du plexus, ce qui provoquait une tension paralysante que je n'avais jamais éprouvée auparavant. C'était une étrange sensation: comme si un trou béant, d'une profondeur insondable, s'était creusé en moi, et que dans le même temps ce trou se trouvait chargé d'un poids considérable. C'était un vide plein, en somme. Un gouffre d'une densité effrayante. En astrophysique, on appelle cela un trou noir, si dense que la lumière elle-même ne parvient pas à s'échapper. (pages 36-37)

- Gentlemen, dit-il, puisque nous avons quelques minutes devant nous, j'aimerais vous entretenir de quelque chose qui me tient à coeur - si cela ne vous dérange pas, bien entendu.
Nous nous regardâmes d'un air neutre. Je haussai les épaules. D'un geste de la main, Paul et les deux autres l'invitèrent à continuer.
- (...) J'eus donc une idée toute simple: je décidais de collectionner les corps célestes. C'était un investissement de long terme. L'idée aurait pu sembler farfelue à toute personne dotée d'un solide bon sens. Heureusement, le bon sens n'a jamais été ce qui caractérise le mieux Wilfrid La Brea, fit-il en éclatant d'un rire gras - et c'est ainsi que je partis bille en tête dans ce projet ambitieux. Le bon sens n'était pas mon fort, répéta-t-il, mais j'ai toujours été quelqu'un d'extrêmement méthodique et opiniâtre. Je commençais par examiner le traité de l'Espace, datant de 1967... (pages 192, 199-2
00).

Le monde n'est pas peuplé de gens mais d'histoires. (page 246)

Selon Vincent, de Christian Garcin
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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 20:40

Encore un billet pour plusieurs lectures, mais entre un déménagement et un début de stage, le temps de bloguer a un peu manqué... Les occasions de lecture moins, heureusement !

J'ai d'abord lu Bouvard et Pécuchet (texte intégral sur Wikisource), de Gustave Flaubert (fiche Wikipedia). Pourquoi le souvenir du film inspiré de ce roman, film vu dans ces derniers jours de classe en... troisième (eh oui), m'est revenu, mystère. Mais le film était associé à un certain comique, celui de la maladresse des deux héros, et j'ai pensé que le roman de Flaubert méritait d'être découvert. J'ai notamment appris qu'il était inachevé, malgré sa longueur. En fait, Flaubert se proposait de faire un état des lieux de la connaissance dans de très nombreuses disciplines à travers les expérimentations de ses deux héros. Mais qui sont-ils ? Petits employés faisant connaissance à Paris, ils sympathisent, et décident d'être maîtres de leurs vies en emménageant en Normandie. Bouvard et Pécuchet s'intéressent à un sujet (l'agriculture, la botanique, la politique, la religion, et tant d'autres), consultent sans méthode la littérature correspondante, et dilapident leur capital à force d'erreurs dans la mise en pratique de ce qu'ils ont consulté (et qui s'avère souvent contradictoire). La lecture du roman est du coup un peu fastidieuse, et le comique de répétition devient lassant. Pour Flaubert, tant les sciences que les efforts des hommes sont bêtises, vanités peut-être. Pas très réjouissant...

"Bêtise" titrais-je. Les quatre autres livres lus tournent autour de ce monument d'absurdité qu'est la Première Guerre Mondiale, dont nous commémorons les 100 ans du commencement. Premier ouvrage, Le fusillé innocent, intéressante enquête historique de Didier Callabre et Gilles Vauclair (site éditeur) sur Eugène Bouret, blessé dans les Vosges après quelques jours de combat, et fusillé début septembre 1914 pour abandon de poste devant l'ennemi, alors qu'il était en état de choc après sa blessure. Le livre montre bien en quoi le commandement, dérouté par le recul des troupes, et observant quelques cas de mutilations volontaires pour éviter le front, a voulu faire des exemples, sans que les principes élémentaires de justice ne puissent être appliqués. Le soldat originaire de Dijon ne sera pas oublié, car après cette erreur judiciaire, son cas sera défendu par un député socialiste et d'autres, qui obtiendront sa réhabilitation (posthume) en 1917, c'est-à-dire très tôt par rapport à d'autres cas proches.

Ce premier titre m'a fait ressentir le besoin de me replonger dans les grandes lignes du conflit (les cours d'histoire sur le sujet datent un peu en ce qui me concerne...). Le petit livre de la Grande Guerre, de Jean-Yves Le Naour (site éditeur), a parfaitement répondu à cet objectif. En quelques dizaines de pages, l'essentiel de l'engrenage, des combats, de la vie à l'arrière, et de l'après sont évoqués. Je n'aurais plus qu'à vérifier dans une littérature plus scientifique si les jugements de l'auteur sur les erreurs de l'état-major et du haut commandement, en particulier de Joffre, sont partagées ou au contraire discutées.

Après ces deux approches, place au témoignage. Celui de Louis Pergaud, prix Goncourt 1911 et auteur, notamment, du livre La guerre des boutons (fiche Wikipedia). Ici, il s'agit de son Carnet de guerre (site éditeur). Mobilisé, comme Eugène Bouret, en août 1914, il est envoyé dans le secteur de Verdun. Il n'est pas concerné par la guerre de mouvements, mais voit le début de celle des tranchées. Il disparaît en avril 1915, sans que son corps ne soit retrouvé, mais laissant donc son Carnet, sorte de journal où il consigne dans un style souvent télégraphique ses impressions, ses rencontres, un certain nombre de menus, mais aussi les mesquineries de la vie militaire. Témoignage de première main, le Carnet reste assez sobre et peu descriptif du début des tranchées. Il donne à voir un état d'esprit, permet de prendre conscience de la correspondance extrêmement soutenue entretenue par certains soldats avec ceux restés plus loin du front, mais maintient une distance importante avec le lecteur d'aujourd'hui.

C'est moins le cas du roman déjà lu et relu A l'ouest rien de nouveau, d'Erich Maria Remarque (site éditeur - fiche Wikipedia). Publié en 1929, on suit Paul, jeune Allemand appelé avec sa classe dans les tranchées alors que la guerre a déjà bien commencé. Le héros du roman tiendra jusqu'en octobre 1918, et décrit de beaucoup plus près (ce qui est normal, chronologiquement), l'enfer des tranchées, en dépit de la camaraderie des situations extrêmes. Je ne regrette pas de l'avoir encore relu, car les absurdités qui y sont dénoncées le sont en considérant que dans ce drame, il ne pouvait y avoir de vainqueur, mais qu'une humanité pulvérisée et marquée à jamais par l'innommable. Un innommable qui ne pouvait, de fait, pas avoir dit son dernier mot. Glaçant.

Lectures sur la bêtise humaine
Lectures sur la bêtise humaine
Lectures sur la bêtise humaine
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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 13:08

Je n'ai pas eu le temps de recenser séparément les livres que j'ai lu ou relu ces dernières semaines, mais voici quand même quelques impressions rassemblées en un billet.

Suivant une recommandation de David Lerouge, j'ai lu Jésus, j'y crois, un témoignage de l'acteur Michael Lonsdale (page Wikipedia), aux éditions Bayard. L'un des rôles les plus récents et connus du comédien est celui d'un des moines de Tibhirine dans le film Des hommes et des dieux. Le livre est court, les phrases simples, les anecdotes sans artifices. Michael Lonsdale a un parcours de vie unique, un cheminement avec Dieu qui l'est tout autant... Comme chacun d'entre nous. Son texte évident d'authenticité est touchant et résonne comme l'humble récit d'un homme sage, recueilli à mi-voix sur une terrasse ombragée...

Voyage en Extrême-Orient oblige, j'ai aussi découvert la Chronique japonaise de Nicolas Bouvier (page Wikipedia), aux éditions Payot, cité dans la plupart des guides de voyage comme l'un des ouvrages de référence. Le voyageur (d'il y a plus d'une cinquantaine d'années quand même) captive rapidement son lecteur et dépeint de façon passionnante l'histoire, les us et coutumes, la culture de ce pays si exotique pour nous. Passionnante, même si j'ai lu avec moins d'enthousiasme la dernière partie, qui évoque notamment les premiers peuples du Japon, dont les Aïnous. Le livre demeure extrêmement pédagogique et bien écrit, je confirme que c'est une bonne préparation au départ, en sachant donc que le Japon a beaucoup changé depuis les années 1950-70s ! Nicolas Bouvier écrit bien mieux qu'un guide de voyages, et je serais curieux de découvrir ses photographies.

En voyage, il y a parfois de longs trajets, ou des moments où l'on se pose pour lire tranquillement... Faute d'avoir emporté une bibliothèque physique, j'ai fini par recourir aux possibilités numériques, notamment en pouvant accéder gratuitement aux classiques libres de droits. Ce fut l'occasion de relire pour la énième fois Quatre-vingt-treize, de Victor Hugo (page Wikipedia), un roman qui m'épate à chaque fois. Je l'avais recensé ici.

Autre relecture, même si c'est un classique "plus récent": Les fourmis, de Bernard Werber (page Wikipedia), que je n'ai apparemment pas recensé sur le blog même si je l'ai mentionné dans ce billet comme l'une de mes lectures "fondatrices" (comme Quatre-vingt-treize) de mon adolescence. Bien sûr, le suspense ne fonctionne plus comme la première fois (et à force de lire du Bernard Werber, les "ficelles" narratrices sont de plus en plus flagrantes), mais l'idée de départ reste brillante et bien menée. Une bonne relecture de vacances, quand même.

Enfin, à nouveau dans la catégorie des "classiques du dix-neuvième siècle", un titre des Rougon-Macquart que je n'avais pas encore lu (je pensais en avoir parcouru près des trois quarts, il semble que je n'en suis qu'à la moitié !): Son Excellence Eugène Rougon, d'Emile Zola (page Wikipedia). Amateur d'histoire et du roman naturaliste, j'ai découvert cette fois-ci avec plaisir que la fresque de Zola ne s'intéressait pas qu'aux couches les plus défavorisées de la société (au collège et au lycée, on se concentre sur Germinal, La bête humaine, L'Assommoir, Nana...). Ici, on suit un homme d'Etat du Second Empire, et son entourage, qui ne vit que des faveurs que le pouvoir peut accorder. Son Excellence Eugène Rougon explore les ressorts du clientélisme et du népotisme au gré de l'influence déclinante ou ascendante de tel ou tel ministre, dans un régime certes pas vraiment démocratique, mais cela ne change pas grand'chose. On n'en est pas tout à fait aux abjections du clan de notre précédent président, ni aux copineries tout aussi problématiques côté socialiste, mais Zola rappelle que les liens malsains entre pouvoir politique et intérêts personnels (sans égard pour l'intérêt général) ne sont pas nouveaux. L'exigence d'exemplarité a ses limites, mais aussi quelques vertus !

Lectures de juin et juillet
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21 juin 2014 6 21 /06 /juin /2014 17:53

Le récit se déroule dans une petite ville à proximité de la Black River et du massif des Adirondacks (décidément, des lieux habituels), entre la fin des années 70 et le début des années 2000. En 1983, Zoe Kruller, ancienne employée de la laiterie Honeystone réputée pour ses glaces, chanteuse sexy dans un groupe local de bluegrass, a été sauvagement tuée. C'est son fils Aaron qui a découvert le crime. Zoe, mariée à Delray, issu des réserves des Native Americans, était aussi connue comme ayant plusieurs hommes dans sa vie. Les enquêteurs portent leurs soupçons vers deux hommes en particulier: Eddy Diehl, qui a passé la soirée précédant le meurtre avec Zoe, et Delray Kruller, car "Indien", alcoolique, et potentiellement violent s'il devait être jaloux. Si les indices manquent, empêchant d'inculper ou de disculper quiconque, une certitude demeure pour l'épouse d'Eddy Diehl: la trahison dont son mariage a été victime. La famille Diehl se décompose: Ben, le fils aîné, prend le parti de sa mère, alors que Krista, l'une des narratrices du roman, continue d'aimer son père.
Petit oiseau du ciel raconte dans le désordre (heureusement les chapitres comportent des dates, qui aident à s'y repérer), à travers les yeux de Krista, puis d'Aaron, comment les deux adolescents au moment des faits ont vu leurs vies évoluer, de la fin de l'enfance au début de leur vie adulte, en passant par les années lycées. Comment le poids des origines (des pères soupçonnés de meurtres) et des préjugés (en particulier pour Aaron) contribue à déséquilibrer le développement de jeunes êtres humains ordinaires.

Du fait de la construction non chronologique et d'une lecture très fragmentée de la première partie du livre, j'ai d'abord eu un peu de mal à percevoir le projet de Joyce Carol Oates, le premier tiers me paraissant progresser peu entre de nombreuses répétitions. Mais avec de meilleures conditions de lecture pour la suite, j'ai pu retrouver les qualités de l'auteur: au plus proche de ses personnages, avec empathie et bienveillance, elle donne de l'épaisseur à ces vies relativement banales. Invitation à ne pas céder au fatalisme, le roman rappelle la résilience possible, sans minimiser de façon angélique ses difficultés. Comme d'habitude donc, ce sont de beaux portraits d'êtres humains, blessés mais debout, que nous propose Joyce Carol Oates.

Pour en savoir plus:

Petit oiseau du ciel, de Joyce Carol Oates
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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 21:16

Ian McEwan fait partie de mes auteurs valeurs sûres; il y a eu Sur la plage de Chesil, Expiation, Samedi, Solaire... C'est donc avec joie que j'ai aperçu Opération Sweet Tooth sur les rayons d'une librairie, et une gentille fée a fait le reste.

Dans ce roman, nous découvrons l'Angleterre des années 1970s, après la crise pétrolière. L'énergie se fait rare, les grèves ont un fort impact, les conventions sociales sont plus ou moins bouleversées... Mais l'Angleterre est aussi aux prises avec l'IRA en Irlande du Nord; et bien sûr la Guerre froide voit l'Ouest s'opposer à l'Est. Le contexte est posé. Apparaît l'héroïne d'Ian McEwan, Serena Frome, fille d'un évêque anglican, grande lectrice, qui poursuit des études universitaires de mathématiques. Avant de se faire recruter par le MI5, mais à un poste subalterne (le sexisme est bien réel). Un jour, on lui propose de sortir de sa routine de secrétariat pour rallier Tom Haley, un écrivain, à la lutte contre le communisme: en effet, la Guerre froide se joue aussi dans le domaine de la fiction. Mais ce nouveau "recrutement" ne doit pas dire son nom. Et surtout, il n'était pas prévu que Serena tombe vraiment amoureuse de Tom...

Ni roman faisant de l'histoire contemporaine, ni strict roman d'espionnage, ni simple histoire d'amour, Opération Sweet Tooth mélange les styles. S'entrecroisent aussi avec le récit de Serena des extraits des nouvelles rédigées par Tom. Ian McEwan sait articuler les univers pour qu'ils composent un ensemble harmonieux, sans jouer non plus la confusion. Il lève aussi le voile sur une réalité qui ne fait pas plaisir: celle de l'influence (connue ou non, assumée ou non) des "puissants" sur le domaine créatif, ici en particulier sur la fiction. Comme d'habitude, l'intrigue se déploie lentement, rythmée par les relations de Serena, et aboutit à un final assez réussi malgré les risques prévisibles. Un roman maîtrisé qui ne m'a donc pas déçu !

Pour en savoir plus :

Opération Sweet Tooth, de Ian McEwan
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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 10:32

Une lecture qui fait voyager dans les Caraïbes (l'actuelle République dominicaine, Haïti et Cuba), dans le temps (Bonaparte et les débuts du dix-neuvième siècle), et aussi dans le fantastique, car dans ce récit où l'on suit Ti Noël, un esclave, et les maîtres/colons, il y a de l'inexplicable pour les uns ou les autres. Le vaudou n'est pas très loin... Les esclaves "tiennent le coup" face à la cruauté des maîtres en se moquant d'eux secrètement, mais aussi en menant des actions de guérilla (en armes "conventionnelles" et avec d'autres "forces"). De leur côté, les maîtres sombrent dans la panique et la débauche. Chercher à détruire ce qu'il y a d'humain chez l'autre se révèle contre-nature... Mais renverser un système d'oppression pose aussi la question, jamais évidente, de l'après.

L'édition Folio est brouillonne (plusieurs coquilles...), le texte court, ramassé, parfois loufoque, rappelle la violence de l'esclavage, et ouvre des pistes de réflexion sur les imaginaires découlant de ce système terrible. Je saurais dans quelques semaines comment nous exploiterons le roman, lu pour un cours de Nouveau Testament sur l'esclavage, à l'IPT...

Pour en savoir plus:

Le Royaume de ce monde, d'Alejo Carpentier
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20 avril 2014 7 20 /04 /avril /2014 16:51

Budaï est un linguiste, de talent, qui maîtrise au moins les rudiments de près d'une trentaine de langues. Quand il prend l'avion pour Helsinki, où il est attendu pour un congrès de linguistique, il se trompe d'avion. Mais s'endormant pendant le vol, il ne se rend pas compte de son erreur. A l'atterrissage, il suit le flot des passagers et se retrouve dans un hôtel. Là, il obtient une chambre même si personne ne semble le comprendre, ni être en mesure de le renseigner. Après une première nuit, il veut tout faire pour reprendre son trajet. Mais l'hôtel fonctionne bizarrement. Et dans la ville, la foule est omniprésente, et personne ne comprend aucune des langues que Budaï connaît. D'ailleurs, l'écriture ne ressemble à rien de ce qu'il a déjà pu voir. Notre héros va tout essayer pour sortir de ce mauvais pas...

Perspective cauchemardesque, car absurde, que cette situation décrite par l'auteur hongrois Ferenc Karinthy en 1970. L'absence quasi-totale d'une quelconque notion de solidarité contribue à déstabiliser le lecteur attaché au héros, la présence oppressante d'une multitude se bousculant sans cesse crée une atmosphère d'agoraphobie... Le texte est à cet égard impressionnant. Il suppose néanmoins d'accepter (pas trop tard) que Budaï a basculé dans un univers parallèle, et "faire avec" ces pages aux dialogues extrêmement rares.

C'est donc un roman très original, une expérience de lecture assez marquante, qui peut enthousiasmer ou énerver. Je reste dans un sentiment plus mitigé, entre amusement et légère frustration...

Pour en savoir plus:

Epépé, de Ferenc Karinthy
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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 15:53

Jacques Ellul ne se qualifie pas comme théologien; juriste, sociologue, philosophe même, c'est un penseur "global". Imprégné de protestantisme, mais aussi, témoin de son époque, proche du marxisme, il est vu par certains comme un quasi-prophète (par exemple sa critique de la technique). J'étais curieux de le lire, ayant personnellement une affection pour la réflexion transversale, mêlant sciences humaines et théologie.

La première approche (hors extraits lus ou mentionnés en cours) est donc via ce livre La subversion du christianisme. Son point de départ ? Alors que le christianisme, se diffusant, est devenu religion officielle de l'Empire romain, et qu'il a considérablement modelé nos sociétés, comment se fait-il que notre réalité soit si éloignée du message évangélique ? Pour Ellul, dans de nombreux domaines, les sociétés issues du monde chrétien sont même diamétralement opposées à l'esprit de ce qui peut être discerné par une lecture de la Bible. Il va s'attacher à détailler ces lieux où le christianisme n'a, selon lui, rien à voir avec ce qu'il devrait être; puis à en rechercher les causes (quand le christianisme devient religion des masses; quand il s'institutionnalise; quand il devient anti-féministe; quand il copie l'islam pour mieux le concurrencer; quand il ne parvient pas à se réformer sans produire de nouvelles dérives, quand il prône et diffuse des valeurs "scandaleuses" pour l'esprit humain, comme la tension entre liberté et sécurité...), et finir par une note un peu moins sombre, expliquant que malgré tout, la grâce surgit. Globalement, le propos est très radical, catégorique, véhément. Il fait référence à d'autres travaux dans son argumentation, ce qui allège le présent livre mais crée parfois une impression de déclarations plus tranchées qu'étayées. J'ai aussi eu du mal à discerner dans quelle mesure les processus de subversion évoqués étaient "inéluctables", et la conclusion n'esquisse pas de pistes pour corriger un tant soit peu la situation. Dans une approche très respectueuse de Karl Barth notamment, il rappelle l'action toujours première de Dieu.

Plusieurs passages m'ont particulièrement intéressés:

  • la réflexion sur l'ambivalence intrinsèque au christianisme dans le monde
  • celle sur le sacré et la sacralisation (y compris dans la Réforme)
  • bien sûr l'analyse du processus de patriarcalisation et de misogynie croissante dans les premiers siècles
  • le travail historique de mise en parallèle de l'évolution médiévale du christianisme et celle de l'islam (heureusement assez subtil, mais polémique)
  • les liens entre christianisme et pouvoir politique
  • les pistes pour interroger l'idéal de liberté
  • une façon de reconsidérer les puissances qui agissent dans le monde, et qui nuisent à l'avancée de la Bonne nouvelle
  • enfin, dans la toute fin de l'ouvrage, la réflexion sur le succès de Solidarnosc en Pologne dans le début des années 1980s (il omet néanmoins l'influence protectrice quasi-indéniable de la présence de Karol Wojtyla au Vatican...)

Je reste réservé (je n'ai pas encore d'opinion arrêtée sur le sujet) par la virulence du ton, le caractère catégorique des critiques (je ne sais pas, même si j'aurais préféré, si on aurait pu critiquer avec davantage de modération), mais sinon, vous l'aurez compris, je n'ai pas été déçu quant aux perspectives ouvertes !

La subversion du christianisme, par Jacques Ellul
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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 11:23

Quelques années après, relire les nouvelles de ce recueil de Russell Banks, et être encore frappé de cette écriture, sobre mais très précise, très juste... Quelques épisodes de vies ordinaires, aux Etats-Unis, dans le troisième quart du vingtième siècle (mais l'époque importe peu), sans maquillage, sans Photoshop non plus: des jeunes qui veulent aussi embarquer dans le rêve américain, d'autres qui comptent sur une émission de télévision pour dissiper un instant les pesanteurs du quotidien; des couples improbables qui se forment ou se défont, de l'alcool, voici ce que raconte Banks. Avec humanité et talent. Ca donne envie d'en lire davantage !

Histoire de réussir, de Russell Banks (2)

"J'avais passé Noël et le Nouvel An à la maison, travaillant jour et nuit comme vendeur dans un magasin de vêtements pour hommes, me donnant toutes les peines du monde pour faire comme si rien ne s'était passé. Ma mère semblait toujours avoir les yeux rougis de larmes, mes amis du lycée me traitaient froidement, avec distance, comme si j'avais abandonné l'université à cause d'une maladie vénérienne. D'une certaine façon, ma famille formait une association pour le rétablissement de l'ordre moral - les beaux et brillants enfants et l'épouse pathétique d'une brute qui avait disparu dix ans auparavant dans les forêts nordiques avec une postière et dont on n'avait plus jamais entendu parler. En tant que victime masculine la plus âgée de cet abandon, j'étais censé, dans l'esprit de tous ceux qui connaissaient l'histoire, venger ce crime surtout en accomplissant une réussite visible, en m'élevant au-dessus de ma condition, et, de cette manière paradoxale, en montrant au malfaiteur à quel point son crime avait été dénué de sens. Pour des raisons dont je n'étais que vaguement conscient, mon histoire était importante pour tout le monde."

Extrait de "Histoire de réussir", la nouvelle qui a donné son titre au recueil.

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