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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 22:52
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La première partie de ce recueil de nouvelles, c'était ici en juillet dernier. Un tel pavé de 950 pages denses, c'est heureusement découpé en plusieurs parties. La seconde comporte des textes globalement bien plus longs que la première.

Il y a le célèbre La Steppe. Un mot aux mille évocations pour moi, ces chevauchées dans Michel Strogoff de Jules Verne (un de mes livres préférés), ou ces étendues propices à l'introspection comme dans Eloge de l'énergie vagabonde, de Sylvain Tesson. Tchekhov ne me déçoit pas. On suit quelques voyageurs, un enfant et des marchands, sur les routes de la steppe russe, ou l'âme russe se dévoile:

"Pendant le repas, la conversation fut générale. De cette conversation Iégorouchka déduisit que ses nouveaux amis, malgré les différences d'âge et de caractère, avaient quelque chose en commun, qui les faisait se ressembler entre eux: c'étaient tous des gens avec un passé admirable et un présent déplorable; sans exception, ils parlaient de leur passé avec enthousiasme et traitaient leur présent quasiment avec du mépris. Le Russe aime se souvenir mais n'aime pas vivre; Iégorouchka ne savait pas cela, et, avant que la soupe fût mangée, il croyait fermement que les gens qui l'entouraient étaient des humiliés et des offensés du destin."


Un désagrément narre les tourments d'un docteur qui gère mal ses relations avec le personnel de sa clinique. Pas marquant.

Une histoire ennuyeuse porte affreusement bien son nom, c'est la nouvelle que j'ai eu le plus de mal à lire, et que je n'ai pas apprécié d'ailleurs. Un professeur (bon, la description du monde universitaire est intéressante et garde une actualité assez saisissante) voit le temps passer. Il vieillit, mal, et on doit supporter son histoire pendant des dizaines de pages. Mais parfois nous devons, nous aussi, être très ennuyeux pour nos proches... Ecoutons quand même le professeur.

"- Vois-tu, mon amie, voici de quoi il s'agit. Le meilleur droit des rois et le plus sacré, c'est le droit de grâce. Et je me suis toujours pris pour un roi, car j'usais de ce droit sans y mettre de limites. Je ne jugeais pas, j'étais indulgentn je pardonnais tout à tous. Là où d'autres protestaient ey s'indignaient, je ne faisais que conseiller et user de persuasion. Toute ma vie, je me suis constamment efforcé de rendre ma société supportable pour ma famille, mes étudiants, mes camarades, mes domestiques. Cette façon de traiter les gens, je le sais, avait une bonne influence sur les personnes qui étaient obligées de se trouver près de moi. Mais maintenant je ne suis plus roi. Quelque chose se déroule en moi, qui ne sied qu'à des esclaves: jour et nuit rôdent dans ma tête des pensées méchantes, et dans mon âme nichent des sentiments que je n'ai jamais connus. Je hais, je méprise, je m'indigne, je fulmine, j'ai peur. Je suis devenu sévère au-delà de toute mesure, exigeant, irritable, déplaisant, soupçonneux. Même ce qui, dans le temps, me donnait simplement l'occasion de faire un calembour de plus et de rire avec bienveillance, engendre maintenant en moi un malaise. Ma logique aussi a changé: avant je ne méprisais que l'argent; maintenant j'éprouve de l'hostilité non pas pour l'argent mais pour les richards, comme si c'était leur faute; jadis je détestais la violence et l'arbitraire; mais maintenant je déteste les hommes qui utilisent la violence, comme si c'étaient eux les coupables, et non pas nous tous, qui ne savons pas nous éduquer les uns les autres. Qu'est-ce que cela signifie ? Si ces nouvelles pensées et ces nouveaux sentiments viennent d'un changement d'opinion, d'où vient ce changement ? Le monde serait-il devenu pire et moi meilleur, ou bien étais-je aveugle et indifférent dans le passé ? D'un autre côté, si ce changement est dû à un déclin général des forces physiques et mentales - car je suis malade et je perds du poids tous les jours - ma situation est pitoyable: mes nouvelles idées sont donc anormales, malsaines, je devrais en avoir honte et les tenir pour rien..."

Le texte date de... 1889 !

Trois courts textes suivent. La Cigale ou l'histoire d'une femme qui découvre trop tard les qualités de son mari. Extrait (deux pages !) ou quelques paragraphes du journal d'un professeur décédé, paragraphes laissés à l'abandon par sa "femme de charge" qui a ouvert un cabaret. Un couple qui s'aime mais ne peut se marier à l'église part; le frère de la femme veut une bonne explication et suit le couple; mais finalement ils seront Les voisins et lui n'aura rien résolu.

Le Récit d'un inconnu est celui d'un noble qui s'introduit en tant que valet de chambre auprès de l'adversaire de son père dans une affaire judiciaire; il sera amené à jouer un rôle important auprès de la femme de cet adversaire qu'il méprise...

Au royaume des femmes s'intéresse à une héritière, à la tête malgré elle d'une usine employant plusieurs centaines de personnes. Elle se sait incompétente pour gérer et assurer la direction de cet ensemble. Au lieu d'avantages sociaux pour ces ouvriers, qu'elle craint car elle ne les comprend pas, elle mène des actions de charité, plus arbitraires donc franchement inefficaces, mais elle n'a pas peur de "ses pauvres". Terrible, ce récit d'une femme voulant bien agir mais manquant de discernement (garantir le bon fonctionnement de son usine et veiller au bien-être des travailleurs serait plus "responsable" qu'inonder de sommes importantes des exclus victimes d'alcoolisme). Terrible, ce poids des conventions qui écrasent les uns et les autres...

"- En somme, ces rites de fête sont passablement cruels, dit-elle un peu plus tard, comme en aparté, regardant par la fenêtre les petits garçons qui, en foule, allaient de la maison au portail, et tout en marchant et se dandinant de froid, remettaient leurs pelisses et leurs manteaux. Les jours de fête, on a envie de se reposer, de rester à la maison avec sa famille, alors que ces pauvres petits garçons, cet instituteur, ces employés, sont obligés, on ne sait pourquoi, de marcher dans le froid, de présenter leurs voeux, d'exprimer leur respect, de se gêner..."


A ne pas savoir se contenter de ce qu'on a, on risque de le perdre... c'est la morale des quelques pages du Violon de Rothschild.

Encore une fois bluffé par l'humanité que Tchekhov transmet dans ses textes limpides et tellement contemporains !



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Published by davveld - dans Livres
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