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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 21:32

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Il n'y a pas qu'à l'école qu'on peut lire de grands classiques. Les liaisons dangereuses, j'en ai beaucoup entendu parler, beaucoup me l'ont conseillé, et je ne regrette pas m'être plongé dans ce texte de 1782, qui ne ressemble pas beaucoup à ce qu'on peut lire (écrire) de nos jours. Pour faire simple, il s'agit d'un roman écrit sous forme de lettres échangées entre une série de personnages, autour d'histoires de coeur et de stratégies de séduction. La jeune Cécile de Volanges attend d'être mariée; le tout aussi jeune Danceny s'intéresse à elle; la présidente de Tourvel vit dans la fidélité à son mari, attachée à la vertu et à la religion; elle est très liée à la mère de Cécile. Le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil, eux, sont deux amis qui s'amusent à séduire les uns et les autres, en particulier les plus résistants, et à les humilier ensuite en place publique. Ils se retrouvent à se mêler des affaires de Cécile de Volanges et de Danceny, notamment. Voilà pour l'intrigue.

 

Plusieurs motifs d'étonnement, certains anecdotiques: la transmission du courrier n'allait pas moins vite plus lentement au dix-huitième qu'au vingt-et-unième siècle (ce qui est un peu inquiétant pour notre service postal...), d'autres plus importants: d'abord, la psychologie des personnages est extrêmement moderne, que ce soit dans leur façon de penser, que dans la façon dont cela nous est proposé (sans les images, c'est quand même un peu de la télé-réalité - ce qui, là encore, n'est pas à l'avantage de notre époque); ensuite, qu'est-ce qu'on a perdu aujourd'hui en maîtrise de la langue pour s'exprimer ! Bien sûr il s'agit d'une oeuvre littéraire, mais le contraste est saisissant. Dernier étonnement, quelques pépites, au détour d'une lettre, qui auraient de quoi lancer des débats sans fin sur les questions hommes/femmes et de genre (voir l'extrait de la Lettre 130 ci-dessous, par exemple).

 

J'ai donc beaucoup apprécié cette lecture... Quelques extraits:

 

(Lettre 21, du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil)
"Cependant j’arrive au village ; je vois de la rumeur ; je m’avance ; j’interroge ; on me raconte le fait.  Je fais venir le collecteur ; et, cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six livres, pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action si simple, vous n’imaginez pas quel chœur de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants ! Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette famille, et embellissaient cette figure de patriarche, qu’un moment auparavant l’empreinte farouche du désespoir rendait vraiment hideuse ! J’examinais ce spectacle lorsqu’un autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une femme et deux enfants, et s’avançant vers moi à pas précipités, leur dit : « Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu » ; et dans le même instant, j’ai été entouré de cette famille, prosternée à mes genoux. J’avouerai ma faiblesse ; mes yeux se sont mouillés de larmes, et j’ai senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. Je serais tenté de croire qu’il y a vraiment du plaisir à faire du bien et qu’après tout ce que nous appellons les gens vertueux, n’ont pas tant de mérite qu’on se plaît à nous le dire. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé juste de leur payer pour mon compte le plaisir qu’ils venaient de me faire. J’avais pris dix louis sur moi ; je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements, mais ils n’avaient plus ce même degré de pathétique : le nécessaire avait produit le grand, le véritable effet ; le reste  n’était qu’une simple expression de reconnaissance et d’étonnement pour des dons superflus.
Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne ressemblais pas mal au héros d’un drame, dans la scène du dénouement. Vous remarquerez que, dans cette foule, était surtout le fidèle espion. Mon but était rempli : je me dégageai d’eux tous, et regagnai le château. Tout calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien dix louis et l’ayant payée d’avance, j’aurai le droit d’en disposer à ma fantaisie, sans avoir de reproches à me faire.
J’oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j’ai demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez voir si déjà leurs prières n’ont pas été en partie exaucées."

 

(Lettre 36, du Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel)
"Enfin ce jour arriva où devait commencer mon infortune ; et par une inconcevable fatalité, une action honnête en devint le signal. Oui, Madame, c’est au milieu des malheureux que j’avais secourus, que, vous livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d’égarer un cœur que déjà trop d’amour enivrait.  Vous vous rappellerez, peut-être, quelle préoccupation s’empara de moi au retour ! Hélas ! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus forte que moi.
C’est après avoir épuisé mes forces dans ce combat trop inégal, qu’un hasard, que je n’avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je succombai, je l’avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime ? et si c’en est un, n’est-il pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré ?
Dévoré par un amour sans espoir, j’implore votre pitié et ne trouve que votre haine : sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi, et je tremble de rencontrer vos regards. Dans l’état cruel où vous m’avez réduit, je passe les jours à déguiser mes peines, et les nuits à m’y livrer ; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en applaudir. Cependant c’est vous qui vous plaignez, et c’est moi qui m’excuse.
Voilà pourtant, Madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts, et que peut-être il serait plus juste d’appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect qui ne s’est jamais démenti, une soumission parfaite ; tels sont les sentiments que vous m’avez inspirés."

 

(Lettre 57, du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil)
"En effet, si les premiers amours paraissent, en général, plus honnêtes, et comme on dit plus purs ; s’ils sont au moins plus lents dans leur marche, ce n’est pas, comme on le pense, délicatesse ou timidité : c’est que le cœur, étonné par un sentiment inconnu, s’arrête, pour ainsi dire, à chaque pas, pour jouir du charme qu’il éprouve, et que ce charme est si puissant sur un cœur neuf, qu’il l’occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir."

 

(Lettre 104, de la Marquise de Merteuil à Madame de Volanges)
"Nous ne sommes plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe tout : on le blâme, mais il faut l’imiter ; et le superflu finit par priver du nécessaire."

 

(Lettre 130, de Madame de Rosemonde à la Présidente de Tourvel)
"L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant, d’une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l’un est de satisfaire ses désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître.  Plaire, n’est pour lui qu’un moyen de succès ; tandis que pour elle, c’est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n’est autre chose que l’abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la vérité. Enfin ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l’amour, n’est dans l’homme qu’une préférence, qui sert, au plus, à graduer un plaisir, qu’un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas ; tandis que dans les femmes, c’est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là-même où semble devoir naître la volupté."

 


 

Pour en savoir plus:


 

Bonus: une superbe chanson, où il est aussi question de lettres et d'amour, mais ce sont les seuls points communs avec ce qui précède...

 

 

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Published by davveld - dans Livres
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