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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 23:32

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Une claque. Monumentale. Inouïe. Dévoré en un samedi après-midi et soir, Le soleil des Scorta, récompensé du Prix Goncourt en 2004, brille et éblouit. Sans que j'arrive pleinement à expliquer pourquoi ce roman de Laurent Gaudé comporte tellement plus de magie littéraire que beaucoup d'autres ouvrages. Mais est-ce bien grave ? La magie ne doit pas révéler tous ses secrets, sous peine de disparaître. L'auteur a un talent, évident, pour évoquer beaucoup au lecteur avec une économie de mots. Pour faire vibrer en chacun ce qui est universel et intime. Comme dans Eldorado, l'écrivain évite le sentimentalisme, la mièvrerie que son sujet pourrait encourager. En fait, Laurent Gaudé sonde ce qui fait que l'être humain se tient debout, et ce bien sûr dans une certaine adversité.

 

Dans Le soleil des Scorta, l'intégration de la lignée des Scorta dans un village d'Italie du Sud sera tout sauf évidente; à la fin du dix-neuvième siècle, le premier de la dynastie, petit bandit, revient à Montepuccio (le village) après quinze ans de prison. Son retour mouvementé et ses suites, pendant un siècle, nous parle de petites communautés, de loyautés villageoises ou de sang, de systèmes de survie, de secrets de famille, d'histoires de vengeance et de quêtes de respectabilité, de personnages secondaires plus ou moins adaptés à leur époque (des prêtres, notamment), de recherche de la recette du bonheur...

 

Plein d'extraits à partager !

 

"Luciano Mascalzone ressortit de la maison de Filomena Biscotti sans avoir échangé un seul mot avec elle. Ils s'étaient endormis côte à côte, laissant la fatigue de l'amour s'emparer d'eux. Il avait dormi comme il ne l'avait pas depuis longtemps. Un sommeil serein de tout le corps. Un apaisement profond de la chair, une sieste de riche, sans appréhension.
Devant la porte, il retrouva son âne, encore chargé de la poussière du voyage. A cet instant, il savait que le compte à rebours était enclenché. Il allait à sa mort. Sans hésitation. La chaleur était tombée. Le village avait repris vie." (page 21)

 

"Lorsque l'âne fut chargé de quelques affaires, Elia se tourna vers son oncle et lui dit: 'Merci, zio', avec les yeux pleins de repentance. L'oncle d'abord ne répondit rien. Le soleil se levait sur les collines. Une belle lueur rosée venait chatouiller les crêtes. Il se tourna alors vers son neveu et lui dit ces paroles qu'Elia n'oublia jamais. Dans cette belle lumière d'un jour naissant, il lui révéla ce qu'il considérait, lui, Domenico, comme sa sagesse personnelle: 'Tu n'es rien, Elia. Ni moi non plus. C'est la famille qui compte. Sans elle tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s'apercevoir de ta disparition. Nous naissons. Nous mourons. Et dans l'intervalle, il n'y a qu'une chose qui compte. Toi et moi, pris seuls, nous ne sommes rien. Mais les Scorta, les Scorta, ça c'est quelque chose. C'est pour ça que je t'ai aidé. Pour rien d'autre. Tu as une dette désormais. Une dette envers ceux de ton nom. Un jour, dans vingt ans peut-être, tu t'acquitteras de cette dette. En aidant un des nôtres. C'est pourquoi je t'ai aidé, Elia. Parce que nous aurons besoin de toi quand tu seras devenu quelque de meilleur - comme nous avons besoin de chacun de nos fils. N'oublie pas cela. Tu n'es rien. Le nom des Scorta passe à travers toi. Va maintenant. Et que Dieu, ta mère, et le village te pardonnent."
(pages 165-166)

 

"L'enfant garda le silence encore un temps. Puis d'une voix qui ne tolérait aucun commentaire, il déclara: 'Moi aussi, je veux faire ça.' Ce voyage nocturne l'avait saisi de bonheur. Le bruit des vagues, l'obscurité, le silence, il y avait là quelque chose de mystérieux et de sacré qui l'avait bouleversé. Ces voyages au fil de l'eau. Toujours de nuit. La clandestinité comme métier. Cela lui sembla fabuleux de liberté et d'audace." (page 169)

 

"- Pourquoi as-tu cet air triste alors ?
- Parce que lorsque j'essaie de n'en retenir qu'un, le souvenir le plus heureux de tous, sais-tu lequel me vient à l'esprit ?
- Non.
- Ce jour où tu nous as invités tous, pour la première fois, au trabucco. C'est ce souvenir-là qui s'impose. Ce banquet. Nous avons mangé et bu comme des bienheureux.
- Pancia pienia ? dit Raffaele en riant.
- Oui. Pancia pienia, reprit Giusieppe les larmes aux yeux.
- Qu'est-ce qu'il y a de triste à cela ?
- Que dirais-tu, répondit Giuseppe, d'un homme qui, au terme de sa vie, déclarerait que le jour le plus heureux de son existence fut celui d'un repas ? Est-ce qu'il n'y a pas de joies plus grandes dans la vie d'un homme ? N'est-ce pas le signe d'une vie misérable ? Est-ce que je ne devrais pas avoir honte ? Et pourtant, je t'assure, chaque fois que j'y réfléchis, c'est ce souvenir-là qui s'impose. (...)
- Non, Peppe, dit-il à son frère, tu as raison. Qui peut se vanter d'avoir connu pareil bonheur ? Nous ne sommes pas si nombreux. Et pourquoi faudrait-il le mépriser ? Parce que nous mangions ? Parce que ça sentait la friture et que nos chemises étaient mouchetées de sauce tomate ? Heureux celui qui a connu ces repas-là. Nous étions ensemble. Nous avons mangé, discuté, crié, ri et bu comme des hommes. Côte à côte. C'étaient des instants précieux, Peppe. Tu as raison. Et je donnerais cher pour en connaître à nouveau la saveur. Entendre à nouveau vos rires puissants dans l'odeur du laurier grillé." (pages 180-181)

 

"Les Montepucciens commençaient déjà à se disperser par grappes, lorsque Maria Carminella apparut. Elle était en robe de chambre blanche. Ses cheveux noirs lui tombaient sur les épaules. Il la vit arriver comme un fantôme. Elle marcha droit sur lui. Il eut encore la force de se lever. Il ne savait que dire. Il montra simplement du doigt le buerau de tabac parti en fumée. Elle lui sourit comme elle ne l'avait jamais fait auparavant et lui murmura: 'Que s'est-il passé ?' Elia ne répondit pas.
- Tout est parti en fumée ? insista-t-elle.
- Tout, répondit-il.
- Qu'as-tu à offrir maintenant ?
- Rien.

- C'est bien, reprit Maria. Je suis à toi si tu veux de moi." (pages 201-211)

 


 

 

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Published by davveld - dans Livres
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