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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 07:23

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Stanford, sur les rives du Mississippi. Comme dans beaucoup de localités américaines, quand les enfants du pays sont mobilisés pour combattre l'ennemi communiste au Vietnam, tout semble s'arrêter. Quelle est cette planète mystérieuse, terrifiante, où les jeunes conscrits partent ? Quel enfer les attend, quels traumatismes vont-ils subir, qui les changeront à jamais ? Ce n'est pas tout à fait le propos du roman. Le récit est narré par le jeune Billy Brentwood. Il est témoin de ce qui arrive aux Lamar, dont le fils Jim est parti au Vietnam. Alors que la guerre est finie, que sa démobilisation est constatée... il ne rentre pas à Stanford. Sa famille s'inquiète, puis dépérit. Un peu marginaux, ils ne sont pas regrettés par la population de la bourgade, qui s'approprie peu à peu tous leurs biens. C'est quand il ne reste plus rien, treize ans après le départ des derniers soldats du Vietnam, que Jim refait apparition. On manque le lyncher... Billy est donc terrifié quand il se retrouve dans la maison de Jim après s'être blessé. Mais le dialogue s'instaure, et le rescapé et l'adolescent s'apprivoisent progressivement.

 

Roman initiatique avec une trame éprouvée, Le retour de Jim Lamar est impressionnant de simplicité d'une part, et de force d'autre part. Soudainement, une intensité dramatique, un souffle épique animent les pages du livre, qui se tournent rapidement. Par exemple quand l'oncle de Billy révèle sa vraie nature, violente, méchante, mais plus encore quand Jim évoque l'admiration qu'un de ses frères d'armes vouait à Martin Luther King.

 

Lionel Salaün, dont c'est le premier roman, est originaire de Chambéry. Je ne sais pas s'il connaît bien la région dans laquelle il plante son action, mais ça fonctionne à merveille, que ce soit dans les descriptions des terres qui environnent le grand fleuve américain, dans l'atmosphère et le concret des phénomènes météorologiques qu'il mobilise, dans les évocations d'un certain imaginaire américain (que ce soit le collège, la bourgade au milieu de nulle part, les médias...), dans la musique qui parsème le texte... Difficile de savoir dans quelle mesure l'auteur sait utiliser le "fond inconscient" que l'on peut avoir de ses contrées, et nous y conforte, ou au contraire s'il crée un univers avec tellement de talent qu'il nous est naturellement familier. Près de dix prix (peu connus, mais provenant de réseaux de lecteurs et de bibliothécaires plutôt que des "institutions", ce qui n'est pas plus mal) ont déjà été décernés au Retour de Jim Lamar, qui les méritent amplement. Vous l'aurez compris, une lecture vivement recommandée ! Il est paru en poche en janvier.

 

"A cette époque, la musique se résumait pour moi aux quelques airs de country et de blue-grass que chantonnait mon père en rentrant les foins ou en ferrant ses chevaux sous prétexte que ça les apaisait, et aux gloussements que poussait avec un sourire béat Teddy Carter lorsqu'il interprétait, à l'occasion des foires du comté, les morceaux de Hillbilly Blues repris avec ferveur par un bon tiers de la population de Stanford.
Le Live in Europe '71 de Tony Joe White avait ouvert dans mon âme une brèche par laquelle allait s'engouffrer le meilleur de cette musique - et l'une des rares choses dont l'Amérique puisse légitimement s'enorgueillir.
Je n'énumérerai pas ici tout ce que j'ai écouté, depuis, jusqu'à l'overdose. Non, je ne pourrais pas tous les citer, ces dieux noirs du blues devant lesquels je me prosterne à présent tous les jours. Je ne pourrais pas tous les citer, et n'en nommer que quelques-uns au détriment des autres me causerait trop de tourments. Dieu reconnaîtra les siens et quelque chose me dit que ceux-là, Il les connaît bien !" (pages 65-66)

 

""C'est moche ce qu'il t'a raconté, ton père, pas vrai ? Affreux, bien dégueulasse, le genre de truc qui donne envie de hurler, hein, Billy ? C'est ça qu'il t'a raconté, ton père ?"
Au bout d'une minute longue comme trente, son regard de néant quitta mon visage pour dériver quelque part sur ma gauche, vers la porte large ouvret et sans doute bien au-delà.
"Ouais, ce que des gars ont fait là-bas, reprit-il tout bas, de belles saloperies, Billy, des putains de saloperies, bien pire que ce que ton père a pu te raconter ! Mais y a autre chose, aussi, qu'il t'a pas raconté, parce que ça, pour le savoir il faut l'avoir vécu, jour et nuit et des mois durant, l'avoir charrié partout sans jamais parvenir à s'en débarrasser. Une chose qui, une fois qu'elle t'a mordu, ne te lâche plus, reste ancrée dans ta chair jusqu'à ton dernier souffle, une maladie que tous ceux qui sont allés là-bas ont chopée et contre laquelle il n'existe ni traitement, ni vaccin et qui, sans rien excuser, explique tout !
- Qu'est-ce que c'est ?" précipitai-je tandis qu'il marquait un long silence, comme si le truc était si terrifiant qu'il hésitait même à en prononcer le nom.
Je me souviens avoir compris de quoi il retournait à l'instant même où ses yeux revinrent sur moi tant ils en étaient chargés." (pages 95-96 - et délibérement je ne vous ai pas mis la ligne suivante !)

 

"Des quatre chats de la maison, Sleepy était le plus doux et le plus gros, le plus indolent. S'il lui prenait l'envie de squatter vos genoux, vous pouviez prévoir une bonne demi-heure de ronronnement ininterrompu et de regards langoureux, le temps d'épuiser votre stock de caresses et de vous retrouver avec les jambes ankylosées par l'immobilité prolongée et les huit kilos de poils, de tendresse et de graisse du matou. C'est alors que vous le déposiez sur le canapé où, sans demander son reste, il s'installait aussitôt pour entreprendre sa énième sieste du jour. (...)
Oui, Sleepy, de tous les chats, nombreux, auxquels j'ai offert l'asile depuis, était le plus casanier.
Or, alors que la canicule étouffait la région depuis plus d'une semaine, l'inconcevable se produisit: Sleepy disparut.
Ma mère, qui faisait preuve à l'égard des bêtes qu'elle abritait sous son toit d'une bienveillance dont ses propres enfants ne bénéficiaient que chichement, s'en trouva si profondément affectée que bientôt toute la maison fut en émoi. Dans l'heure, chaque recoin de chaque pièce, chaque placard, chaque tiroir, du rez-de-chaussée au grenier, sans oublier le tambour de la machine à laver et même le réfrigérateur, fut passé au peigne fin. En vain. Sleepy s'était tout bonnement évaporé." (pages 149-150)

 

 


 

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Published by davveld - dans Livres
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