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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 18:48

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Ecrire. Le geste est le même depuis des siècles. Il n'en est pas devenu anodin. Malgré les millions de phrases déjà inventées, il y a toujours des expressions à assembler, des scènes à inventer, de nouvelles histoires à raconter. Le monde selon Garp est une poupée gigogne, un roman qui met en scène plusieurs personnes plus ou moins écrivains, et les textes rédigés par le héros parsèment le récit. Un jeu de mise en abymes, où le réel et la fiction sont mêlés, un peu pour rappeler que "le monde est tel qu'il est" aussi parce qu'on le dit d'une certaine façon.

 

S. T. Garp, le héros donc, est né pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Sa mère, Jenny Fields, est infirmière à Boston, et rêve d'un enfant sans la chaîne du mariage; un blessé devenu incapable de parler lui donnera l'occasion de voir son rêve réalisé. Elle devient ensuite infirmière dans un collège où le jeune S. T. (oui, son prénom se résume à ces deux initiales) grandira, découvrira la lutte, les filles... Il envisage de devenir écrivain. Sa mère le précède dans cette orientation, en rédigeant son autobiographie. Malgré elle, elle deviendra une égérie du mouvement féministe. S.T., quant à lui, prendra plus de temps à trouver ses marques. Sa vie est marquée par une certaine paranoïa (il souhaite protéger ses proches du moindre danger). Sa mère et lui partagent aussi des interrogations sur le corps et le sexe en particulier. Garp, et Irving également, n'a pas d'illusions, ni d'ailleurs de tabous sur le sujet. Certaines scènes sont crues, dures, les corps sont malmenés (je n'aime pas trop ça), et Le monde selon Garp nous tend consciemment et explicitement un miroir, lucide et peu flatteur, sur ce qui nous fait lire, malgré le dégoût qu'on peut ressentir.

 

Le monde selon Garp nous décrit donc à la fois le travail d'écriture, d'édition, et ce qui se passe côté lecteurs, critiques, etc. Il nous fait aussi plonger dans l'Amérique des années 60s-70s, avec ses révoltes, ses carcans détruits, ses repères bouleversés; des sociétés qui se cherchent, conscientes que l'avant n'est plus tenable, expérimentant un présent dont nous n'avons pas encore la possibilité de faire un bilan dépassionné. Les enjeux du féminisme naissant, de ses intuitions, des excès de certains de ses courants de pensée (ou de militantisme) sont mis en lumière. Force est de constater que les gender studies (voir Wikipedia) ont plus qu'une légitimité: elles sont nécessaires, urgentes même, tellement le "vivre ensemble" peut être affecté par la façon de penser l'altérité et les bouleversements récents rendus possibles par la science quant à "l'identité sexuelle" (pas sûr que l'expression soit la bonne). Le texte d'Irving allie donc profondeur, suspense, humour, et sa réception enthousiaste à sa publication (il y a trente ans) témoigne de sa justesse. Il ne laisse pas indemne.

 

Deux extraits:

 

(Garp répond à une lectrice):

"Quant à savoir ce qui est comique et ce qui est tragique, Mrs Poole, le monde est en pleine confusion. C'est pour cette raison que je n'ai jamais compris pourquoi 'sérieux' et 'drôle' passent pour être incompatibles. A mes yeux, c'est simplement en vertu d'une contradiction très logique que les problèmes des gens sont souvent drôles, tandis que les gens sont souvent et néanmoins tristes.
Je rougis de honte, cependant, à l'idée que vous me soupçonnez de me moquer des gens, ou de les tourner en dérision. Je prends les gens très au sérieux. En fait, je ne prends rien au sérieux, hormis les gens. En conséquence, je n'ai que de la compassion quand j'observe comment les gens se comportent - et rien à leur offrir d'autre que mon rire pour les consoler.
Le rire est ma religion, Mrs Poole. J'admets qu'à l'instar de bien des religions mon rire est assez désespéré."

(chapitre 8)

 

"Ce jour-là, Garp avait une envie folle de parler création, et le jeune Whitcomb avait une envie folle d'écouter. Jamais Donald Whitcomb ne devait oublier comment Garp lui expliqua ce que l'on éprouvait à commencer un roman.
- C'est comme d'essayer de ramener les morts à la vie, dit-il. Non, ce n'est pas exact, c'est plutôt comme d'essayer de maintenir tout le monde en vie - à jamais. Même ceux qui sont destinés à mourir à la fin. Ce sont ceux-là qu'il importe le plus de maintenir en vie.
Garp avait fini par trouver une formule qui paraissait lui plaire:
- Un romancier est un médecin qui ne s'occupe que des incurables."

(chapitre 19)

 

 


 

 

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Published by davveld - dans Livres
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