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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 11:08

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Vincent Delecroix m'avait laissé une très bonne impression de première lecture après Ce qui est perdu. Impression confirmée après La chaussure sur le toit, qui se lit très simplement. Paris, près de la Gare du Nord. Les gens vivent un peu les uns sur les autres. Du coup, quand une chaussure apparaît, seule, sur un toit, chacun se prend à imaginer l'histoire de cet objet insolite. Le livre pourrait donc être un recueil de nouvelles, car à chaque chapitre on a un nouveau narrateur... mais bien sûr les personnages des différentes histoires se croisent par moment. C'est la simplicité, l'artifice aussi, de cette littérature qui perçoit dans nos quotidiens métropolitains le charme des coïncidences...

 

Parmi les hypothèses des narrateurs de La chaussure sur le toit: une petite fille qui pense avoir vu un ange perdre un soulier; des malfrats en cavale; un geste de colère à l'encontre d'un chien par un artiste en chagrin d'amour... Mes récits préférés sont celui de la petite fille, et celui d'une vieille dame qui harcèle les pompiers pour qu'ils retirent le déchet de son champ de vision. Et cette façon de montrer qu'à travers des itinéraires à priori étanches, il y a bien une même humanité, habitée par un sentiment assez fort de solitude, et bien un quartier animé d'une vie propre. Encore une fois, un texte simple et très plaisant !

 

Récit d'un animateur d'une émission télé, qui reçoit un philosophe à succès. "Ayant mis au point, à l'avance, le jeu des questions et des réponses, je n'ai bientôt plus prêté attention à ce qu'il disait et je m'attardais davantage sur la question de savoir où il avait acheté sa chemise. (Pouvoir m'acheter de telles chemises, m'avait-il confié dernièrement au restaurant, qui assurent un succès presque immédiat auprès de filles, c'est la raison première de ma vocation philosophique, la seconde étant de vouloir libérer l'humanité des mensonges qui l'oppriment.) Lorsque, soudain, j'ai subi un choc de plein fouet. Il s'est passé quelque chose de totalement inattendu: j'ai entendu une voix." (page 52)

 

Récit de Floc, le chien. "Depuis ce jour-là, nous avons pris l'habitude, Klossowski et moi, de nous voir au moins une fois par jour. Quand il pleut, nous allons nous mettre à l'abri sous le porche de la laverien au bout de la rue, pour discuter. Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours bien aimé l'odeur qui s'exhale des laveries. Klossowski, lui, dit que c'est un endroit idéal pour observer la condition humain - et c'est vrai qu'on en voit défiler de toutes les sortes (en fait, surtout des femmes). Parfois, on s'amuse à deviner de quel pays elles viennent. Mais Klossowski, même s'il a beaucoup moins voyagé que moi, connaît beaucoup mieux sa géographie, alors il est bien meilleur que moi à ce jeu. Parfois aussi, ça nous rend un peu mélancoliques: sur certains visages, il est facile de voir les marques de la misère, de la lassitude, surtout, qu'engendre la misère, de la nostalgie aussi. Ces femmes à l'air si fatigué, avec leur montagne de linge, de quoi habiller quatre, cinq, six enfants chacune. Ca peut être très gai, quand même, parce que ça jacasse beaucoup, là-dedans. Ca rit souvent, des rires qui nous mettent le sourire aux babines, à Klossowski et à moi. Elles ont l'habitude de nous voir là, souvent elles nous saluent, quelquefois même elles nous donnent des gâteaux ou des sucreries (je raffole des pâtisseries arabes, mais on n'en a pas souvent et ça colle aux crocs." (pages 142-143)

 

Récit de la vieille dame, à propos d'une visite de son petit-neveu. "D'ailleurs, j'ai bien fini par les utiliser, ces numéros. Il me regarde avec un air de reproche, comme si je me moquais de lui: sauf que tu n'as pas appelé le bon. Je soupire. Pas le bon, pas le bon, est-ce que je sais, moi, qui est spécialiste des chaussures sur le toit ? Tu l'as dit toi-même: il n'y a pas de métier pour ça. Il reprend un biscuit: oui, enfin, tout de même, les pomiers, ce n'est pas franchement une bonne idée.
Je fais semblant de m'indigner, mais ça m'amuse de le voir contrarié comme ça, je ne sais pas pourquoi. Je dois avoir un fonds de méchanceté. C'est ce que je dis toujours à M. Khader, je lui dis: il est devenu un peu fade, avec son petit pavillon, sa petite voiture, sa petite femme. Dans ces cas-là, M. Khader me dit: croyez-moi, c'est déjà énorme, les gens dévoués comme ça, qui ont un bon fonds, ça ne se trouve plus beaucoup. Maintenant, même les enfants n'ont plus de respect pour leurs parents. M. Khader est un peu réactionnaire.
Je prends un air surpris: et pourquoi pas les pompiers ? Après tout, ils se déplacent bien pour aller récupérer les chats des mamies. C'était dans le temps, ça, me dit mon neveu, maintenant ils ne se déplacent plus. Je baisse la tête: oui, je sais, c'est ce qu'ils m'ont dit." (pages 168-169) 

 


 

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Published by davveld - dans Livres
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