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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 17:45

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La recette est éprouvée, toujours efficace: de courts chapitres, alternant deux récits ou plutôt deux perspectives autour d'un thème narratif. La langue est belle, c'est aussi une des clés du roman (paru à la rentrée littéraire de septembre). Donya débute une psychanalyse, dans un français qu'elle ne maîtrise que partiellement au début de l'histoire. Il faut dire que sa langue maternelle, c'est le persan. Et qu'une jeune femme ayant vécu des années plus que troublées sous le régime des mollah iraniens recourre à une analyse une fois arrivée à Paris ne va pas de soi, du tout.

 

Je mentionnais deux perspectives: l'une est le compte-rendu de ses séances chez son psy, l'autre est le récit des événements vécus par Donya en Iran et ponctuellement en Turquie. Les deux pendants de Je ne suis pas celle que je suis sont aussi forts en émotions et en intensité l'un que l'autre. Parce qu'une psychanalyse, c'est mouvementé, et ça peut se discuter. Le livre apporte des éléments de réflexion passionnants sur ce sujet que je connais peu. Et parce que la vie d'une jeune fille iranienne un peu rebelle, pas gâtée par le comportement des personnes censées "tenir" une famille, ça oscille entre petits bonheurs (rares) et tragédies (fréquentes). A la fois proche de ce qu'on peut connaître de l'Iran aujourd'hui, mais aussi "pire", parce que ce régime est décidément d'une perversité très développée.

 

Quand les différents traumatismes vécus par Donya émergent peu à peu, on comprend mieux que la survie dépend de la capacité à fragmenter son identité, à rendre hermétiques/étanches les divisions entre différentes réalités. Mais, paradoxe, si survivre nécessite une compartimentation, la santé mentale exige quant à elle une certaine cohérence. C'est dans cette quête d'équilibre entre deux pôles que les narratrices de Chahdortt Djavann nous entraînent. Un parcours au plus profond de l'humain, de l'existentiel.

 

"On" me demande des extraits. En voici.

 

"Elle s'allongea sur le divan.
- J'ai eu beau changer de vie, de pays, de langue... mon destin ne change pas...
Respiration du psy.
- Les parents sont les dernières personnes sur terre qui devraient avoir des enfants, a écrit un humoriste anglais... Surtout les miens...
- Ouiii...
- Mes parents ont eu des enfants comme on peut avoir des regrets...
Ils n'étaient pas faits pour ça...
Respiration un peu bruyante du psy. Il avait pris froid et avait mal à la gorge."

(page 166)

 

 

"Elle avait besoin de défis pour se sentir en vie. Disposer de sa mort, surtout lorsqu'on ne dispose pas de sa vie, constituait un droit primordial à ses yeux. Son mutisme et son immobilisme inquiétaient ses copines; elles lui transmirent plusieurs lettres d'Armand qu'elle n'ouvrit même pas. Elle ne se présenta pas aux examens et les supplications de ses amies ne servirent à rien. Elle décida de se jeter du douzième étage la prochaine nuit de pleine lune, de ce balcon où elle aimait se réfugier. Une chute libre. Se donner la mort était le seul moyen de mettre fin à l'existence du monde qui l'entourait.

Elle croyait sa détermination inébranlable, mais il se trouve que le psychisme n'est pas une entité monolithique et que les différents rouages de cet appareil complexe, qui possède autant de cellules que l'univers d'étoiles, fonctionnent d'une façon indépendante et parfois totalement contradictoire. Avant que la nuit fatidique de la pleine lune n'arrivât, un soir, elle s'habilla pour sortir ! Ses copines essayèrent de la raisonner, mais elle, qui défiait la mort, se moquait des dangers. Et avant la mort, elle se devait d'accomplir un exploit, aussi absurde fût-il.

Elle quitta la chambre, prit l'ascenseur, descendit au rez-de-chaussée, et, au lieu de s'engager dans la cour vers le portail de la cité, escalada le mur et sauta de l'autre côté, dans la rue. C'était aussi facile que ça ! Et pourtant nul n'aurait pu imaginer qu'une étudiante en fût capable."

(page 295)

 

 

"- Je n'ai jamais eu d'enfance.
Je n'ai jamais eu non plus de jouets, alors je jouais avec la vie.
Avec mes mensonges, je changeais la règle du jeu, je changeais les rôles.
Je m'amusais comme je pouvais."

(page 423)

 

 

"Etrange: c'était exactement au moment où elle avait levé la tête vers le ciel et s'était adressée à Dieu, tout athée qu'elle fût, que la voiture s'était arrêtée. Etait-il possible que Dieu fut un proxénète bienfaisant ? Ce qui expliquerait l'obsession de la sexualité dans les trois religions monothéistes. Après tout, bien avant l'existence de l'islam, Marie Madeleine était une prostituée. Khadidjeh et Aycha, les deux femmes les plus connues de Mahomet, et sa fille Fatemeh avaient des réputations pour le moins troubles. Et quant au judaïsme, ce n'est pas pour rien qu'il se transmet par la mère; la paternité, depuis l'existence de l'humanité, reste le fait le plus douteux qui soit."

(pages 465-466)

 


 

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Published by davveld - dans Livres
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