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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 23:39

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Il est rare que l'on nous recommande des romans dans le cadre d'un cours universitaire. Fin janvier, dans le cadre de la journée d'études avec Pierre Bühler sur Kierkegaard, la fin d'après-midi avait permis d'évoquer plusieurs titres de fiction reprenant les thèmes du philosophe danois du dix-neuvième siècle. Parmi ceux-ci, Ce qui est perdu, de Vincent Delecroix.

 

Le héros se trouve dans la même situation de Soren Kierkegaard (et que tant d'autres); la femme qu'il aime l'a quitté. Espérant la reconquérir, il s'adresse à elle à travers un livre qu'il essaie de rédiger, une biographie de Soren Kierkegaard. Il y a tout un enchevêtrement, parfois laborieux, de narrations dans Ce qui est perdu. Les interlocuteurs du narrateur varient: parfois, c'est donc la femme qui motive son acte d'écriture, mais ce sont aussi les autres clients du salon de coiffure où il se rend et raconte son histoire (à force de se rendre chez le coiffeur, ce dernier n'a bientôt plus rien à couper), ou d'Abel, le coiffeur. Notre héros narre aussi son "job alimentaire", qui consiste à conduire des touristes danois sur les différents sites de la capitale.

 

Le style est assez particulier, avec ces imbrications de récits dans les récits, de mises en abyme perpétuelles. Ce n'est malheureusement pas complètement réussi, et je suis du même avis qu'une autre étudiante de l'IPT qui a aussi lu Ce qui est perdu, la chute est décevante. Donc un exercice de style pas inintéressant... mais pas concluant.

 

Restent des extraits qui m'ont bien plu, pour différentes raisons. Clins d'oeil à certains de mes lecteurs !

 

Page 16:

Les gens qui nous parlent d'eux sont comme les gens qui racontent leurs rêves: ils sont ennuyeux à la mesure de l'intimité qu'ils dévoilent. Les seuls moments où ils deviennent intéressants sont ceux où, involontairement, ils nous donnent un matériau utilisable à d'autres fins: un enseignement, une anecdote à replacer dans une conversation, une sentence générale, peut-être une tournure de phrase qui, même, pourrait nous servir à nous décrire nous-mêmes la prochaine fois que nous nous mettrons, à notre tour, à parler de nous.

 

Pages 21-22:

Et d'ailleurs, quelle plus belle preuve de cette vocation que mon obsession de la lecture ? C'est que je passais tout mon temps à lire, c'est vrai. Mais ils n'ont malheureusement jamais décelé la raison exacte de cet engouement. Si j'ai tant lu (c'est vrai, j'ai beaucoup lu), si d'ailleurs je continue à lire autant, dans la mesure où le vin veut bien m'en laisser le loisir, c'est que cela me fournit un prétexte pour ne rien faire d'autre et remettre le reste à plus tard. Tu te souviens comme je pouvais rester des heures entières allongé sur le canapé ou même trempant dans mon bain, à lire des livres que, le plus souvent, je n'ai jamais finis - par simple paresse, par simple ennui de devoir m'atteler à un travail effectif ou aux activités que la vie quotidienne réclamait de moi. Ma boulimie de lecture n'est qu'une ramification supplémentaire de cette indéfectible lâcheté que j'ai devant le réel, une autorisation que je me suis donnée à vie d'ajourner la vie et les efforts qu'elle réclame.

 

Page 88:

Tu ne comprenais pas, je m'en souviens, pourquoi j'étais si sensible à ce critère de politesse. Mais dans cette infranchissable solitude où nous sommes tous enfermés, quel autre lien que la politesse, qui rend cette solitude plus vivable ? L'amour est une forme extrême de politesse.

 

Page 119:

Nous approchions de la tour Eiffel (...) et M. Moller s'est arrêté. Savez-vous ce qui s'est passé ici, le 4 février 1912 ? J'ai compris, lui ai-je dit en souriant, que ce n'est pas moi le guide dans cette histoire. Il a souri à son tour, a fait une pause, puis a repris: le 4 février 1912, un jeune Autrichien du nom de Reichlett, tailleur de son état, s'est jeté dans le vide depuis la plate-forme de la tour, pour essayer un parachute de son invention. Ce fait est connu, parce que, notamment, le saut a été pris en photo. Et ça n'a pas marché ? Quoi donc, les photographies ? Si, plutôt bien, compte tenu des techniques de l'époque. Non, le parachute ? Non, le parachute, ça n'a pas marché. Il s'est écrasé au sol. J'ai haussé les épaules: le contraire aurait été étonnant. Ce n'est pas cela qui est intéressant, a répondu M. Moller, si d'ailleurs l'anecdote a quelque chose d'intéressant. Ce qui est intéressant, si je puis dire, c'est qu'il est mort avant de toucher le sol. D'après l'autopsie pratiquée sur le cadavre du tailleur Reichlett, il est mort de frayeur. M. Moller s'est tu et, cette fois, s'est tourné résolument vers moi pour me fixer de ses grands yeux clairs. Ce qu'il faut éviter, m'a-t-il dit au bout d'un moment, quand on saute dans le vide comme vous, ou quand on vous y précipite, c'est de mourir de peur avant de toucher le sol.

 

Page 148:

De nos jours en effet, à qui viendrait l'idée de perdre un instant à cette pensée grotesque: que c'est un art d'être un bon lecteur ?

 

 


 

 

Pour en savoir plus:

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Published by davveld - dans Livres
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