2 avril 2007 1 02 /04 /avril /2007 23:05



A Rouillé, chez mes parents, je peux lire Réforme en édition papier. Dans le numéro de jeudi dernier, une réflexion qui m'a passionné... je vous en fait donc part !

Réforme n°3217 - Edition du 29 mars 2007
Religion - Comprendre et croire : Parole et société. 2

Faut-il avoir des principes ?


Face à un dilemme moral, deux attitudes s’opposent : celle de l’éthique « déontologique », qui privilégie les principes, et celle de l’éthique « utilitariste », qui se soucie d’efficacité. Explications.


par Alain HOUZIAUX


Les principes,
ce sont des règles que l’on se donne à soi-même, à la différence des règles de la société, de la bienséance… qui sont plutôt des règles que l’on adopte. Et c’est pourquoi le fait d’avoir des principes peut vous inciter à transgresser règles et les lois de la société. Ce fut le cas pour Antigone, qui voulait que son frère fut enterré, en dépit des lois édictées par l’Etat. Avoir des principes, c’est avoir des règles qui vous dictent impérativement une ligne de conduite dans une situation qui vous place face à un dilemme.

Prenons un exemple. Vous êtes officier et l’on vous demande de tuer vous-même un otage ; et on vous -assure que si vous le faites, on laissera la vie sauve à vingt autres. En revanche, si vous refusez, on passera par les armes les vingt et un otages. C’est le dilemme dit « de Touvier » ou « de Caïphe ». Touvier, lors de sa défense, a dit avoir accepté de tuer sept juifs parce que cela lui permettait d’en sauver un nombre plus important. Caïphe, de la même manière, a accepté de faire crucifier Jésus parce que, de la sorte, il pouvait empêcher une rébellion du peuple juif dont la répression par les Romains aurait entraîné plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, de morts. « Il vaut mieux qu’un seul homme meure et qu’ainsi la nation soit sauvée. » (Jn 11,49-50).

L’éthique « déontologique »

Face au « dilemme de Touvier », si, sans hésiter, vous refusez de tuer l’otage parce que, par principe, vous vous refusez à commettre un meurtre, quelles que soient les conséquences de votre refus, vous êtes un homme à principes de type « déontologique » (de deïn, lier, attacher). Si, au contraire, vous acceptez sans hésiter de tuer l’otage pour sauver les vingt autres, vous optez, par principe, pour le moindre mal et vous êtes un homme à principes du type « utilitariste ».

La différence entre ces deux éthiques recoupe, en la radicalisant, la distinction entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

L’éthique « déontologique » se situe dans l’héritage de Kant. Pour Kant, le principe « tu ne tueras pas » doit être respecté de manière absolue, quelles que soient les conséquences de ce refus de tuer. C’est aussi ce que disent saint Paul (« Ne faites pas le mal pour qu’il en résulte le bien », Rm 3,8) et saint Thomas d’Aquin : « Il y a des actions que ni la bonté de la fin, ni celle de la volonté ne peuvent rendre bonnes. » (Somme théologique, 1a, 2ae, Q20, A2).

Pour justifier son choix, celui qui refuse de tuer l’otage (même pour en sauver vingt autres) pourra faire valoir les points suivants :

– chaque individu est une fin en lui-même. Il ne peut pas être instrumentalisé, même au service d’une cause généreuse. Sa vie, c’est sa vie à lui. Nul ne peut en disposer ;

– il faut faire la distinction entre la responsabilité et la culpabilité. L’officier qui tue un homme pour en sauver vingt est coupable de la mort de cet homme. Celui qui refuse de le faire est seulement responsable de la mort de vingt hommes ;

– en matière de vie humaine, les vies ne sont pas additionnables et le principe d’efficacité n’est pas applicable. Vingt vies, ce n’est pas plus qu’une vie. Vingt vies, c’est seulement une vie, une vie, une vie.

Le problème que pose l’éthique « déontologique », c’est celui-ci : peut-on accepter qu’un acte qui est, en soi, vertueux (ne pas tuer) ait des effets secondaires néfastes (causer des morts) ? C’est le problème dit « du double effet ».

L’éthique « utilitariste »

Pour la théologie morale catholique (la casuistique), un acte moral qui a des conséquences mauvaises est néanmoins autorisé à trois conditions : l’objectif de l’acte doit être bon ; ses conséquences mauvaises ne doivent pas être visées en tant que telles ; le bien visé par l’acte doit être proportionné au mal que comportent ses conséquences et doit l’emporter sur ce mal. Mais l’application de ce principe dit « de proportionnalisme » est bien difficile. Il est quelquefois difficile de séparer les conséquences mau-vaises des objectifs visés, en particulier lorsque ces conséquences sont prévisibles et même prévues. Un médecin qui, pour sauver la vie de la mère, effectue une craniectomie sur l’enfant à naître a-t-il ou non l’intention de tuer l’enfant ? Certes pas, mais l’homicide de l’enfant est pourtant inséparable de l’acte qui sauve la mère. On ne peut viser l’un sans viser l’autre.

Venons-en à l’éthique « utilitariste » (ou « conséquentialiste ») dont le promoteur fut Stuart Mill. Pour elle, le choix face à un dilemme doit se faire non pas pour des raisons morales mais uniquement au vu des conséquences de chacun des choix possibles. Et ce par principe. Un mort, c’est moins que vingt et un. Ce que reproche l’utilitarisme au déontologisme, c’est de se préoccuper uniquement de morale individuelle et personnelle et de chercher à ce que l’agent de l’action garde les mains propres quelles qu’en soient les conséquences. L’utilitariste dira que l’officier doit faire abstraction de son éthique personnelle et évaluer les conséquences de son action de la manière la plus neutre possible par rapport à lui-même.

On peut critiquer l’utilitarisme sur deux points. D’abord la rationalité de cette technique de prise de décision inquiète. Le principe même d’un calcul en matière de vies humaines peut apparaître scandaleux. De plus, le problème dit « du double effet » se pose également pour l’utilitarisme. Le même acte a à la fois des conséquences positives et négatives, ce qui complique l’appréciation des conséquences de chacune des options en balance. Mais ce point met davantage en cause l’utilitarisme que le déontologisme puisque celui-ci, par principe, dit ne pas se préoccuper des conséquences alors que l’utilitarisme, lui, est fondé uniquement sur l’appréciation des conséquences des actes. Et c’est pourquoi le constat du double effet dénature le principe même de l’utilitarisme alors qu’il ne dénature pas le principe du déontologisme.

Alain Houziaux est pasteur de l’Eglise réformée de France.

 

Méfions-nous des principes

Face aux limites de chacune de ces deux éthiques « à principes », nous ferons quatre remarques.

Aucune éthique ne peut nous épargner le poids de la culpabilité et de la responsabilité du mal.

Le fait de se référer à des principes peut être un processus d’évitement. Le sujet s’en remet à des principes pour ce qui est de la décision qu’il doit prendre. Il fait ainsi l’économie de sa liberté et de sa responsabilité personnelle. Il évite une confrontation directe avec la situation problématique dans laquelle il se trouve.

Avoir des principes, c’est souvent être psychorigide. C’est d’abord une attitude psychologique et accessoirement morale.

Il faut faire la différence entre l’idéaliste et l’homme à principes, qu’il soit de type déontologique ou utilitariste. L’idéaliste est d’abord un optimiste, un généreux, un imprudent, voire un impuissant. L’homme à principes serait plutôt un dictateur, moraliste et moralisateur.

Que Dieu bénisse les idéalistes et qu’il se méfie des hommes à principes.
A. H.



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commentaires

Badtz 03/04/2007

On peut encore complexifier le problème :

- Accepteriez-vous de tuer Albert Einstein pour sauver 20 nazis ?

- Accepteriez vous de tuer 20 candidats à la Star Academy pour sauver David Bowie ?

- Accepteriez vous de tuer un homme pour sauvegarder la production mondiale de cacao ?

Bref, peut-on introduire des différences dans la qualité des hommes pour justifier un comportement éthiques ? (au-delà de mes exemples, hein).

Je dois dire que personnellement, ce genre de raisonnement me semble toujours problématique. Il est quand même plus facile de prendre la décision sagement dans son fauteuil. Ce que l'on (je) ferait(s) en situation, je préfère ne pas l'imaginer. Ou plutôt je pense que je ne peux pas l'imaginer, justement parce que je ne suis pas en situation.

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