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17 avril 2006 1 17 /04 /avril /2006 00:12

J'avais annoncé que j'étais en train de lire "La victime-écran, la représentation humanitaire en question" de Philippe Mesnard. J'ai fini. Et je vous copie quelques extraits qui me semblent intéressants à partager. C'est dense et écrit très (trop) savamment, donc accrochez-vous, mais la réflexion en vaut la peine !

Humanitaire, vocation et... capitalisme (Extraits du chapitre 3, les rébus humanitaires)
"Si la nouvelle réalité économique de l'humanitaire se dessine de telle façon qu'elle n'est plus compréhensible sans le capitalisme et ses toutes dernières mutations, il y aurait à retourner la question de Max Weber, cette fois, à l'adresse de l'humanitaire. Non pas, comme à propos du capitalisme, s'étonner du fait qu'une activité au mieux tolérée par la morale - travailler pour capitaliser de l'argent et faire du travail une vocation (Beruf), ait pu se transformer en un but en soi. Mais se demander comment une activité morale par excellence - morale et désintéréssée, qui n'entrait en opposition ni avec la religion, ni avec la tradition, comme cela pouvait être le cas pour le capitalisme- a-t-elle pu se transformer en une activité lucrative, manageriale, occasionnellement facteur de division - sans pour autant que sa "vocation" soit altérée, bien au contraire, et qu'elle en ressorte même exhaussée ? Jamais en effet l'humanitaire n'a autant prospéré et, à la fois, n'a été plus moral.
L'humanitaire - secteur, champ et, de plus en plus, discipline en tant que telle - n'est pas un supplément d'âme philanthropique. Il en est encore moins une utopie pour laquelle il ne reste plus d'espace. Il s'avère comme une vérité structurelle et épistémique de l'histoire du capitalisme, dans le développement duquel la représentation de la victime tient une place centrale en ce qu'elle désigne en son coeur l'innocence transcendante face à la corruption immanente qui a envahi, ne cesse-t-on d'apprendre, la politique (il ne faut pas oublier que le capitalisme ne défie pas seulement l'Etat, mais aussi la politique)." [...]
"Venant rejoindre une tradition caritative suisse - la patrie de la Croix-Rouge - et anglo-saxonne, dont il s'était pourtant démarqué avec virulence, l'humanitaire militant le céderait peu à peu, imperceptiblement parfois, à l'esprit d'entreprise. En effet, fonctionnement en réseau et flexibilité, spontanéité et réactivité (la capacité de répondre au plus vite à la crise est un argument majeur de la rhétorique humanitaire), le désir d'autonomie (le privilège de s'auto-mandater est un leitmotiv du discours humanitaire critique en regard de "tous ceux" qui sont sous tutelle) et d'émancipation, et surtout, la "grande haine" de la bureaucratie - toutes choses qui caractérisent la branche la plus contestatrice de l'humanitaire, mais qui, contrairement aux idées reçues, n'élèvent aucun mur infranchissable entre humanitaire et capitalisme et concourent même à les rapprocher."

Humanitaire: norme, visibilité, politique (Extraits du chapitre 5, les ambivalences et leurs périphéries)
"Point de convergence d'ambivalences décisives pour la compréhension du monde moderne, de ce qui le gouverne ou le hante, l'humanitaire permet de poser, en termes de pratiques, les questions de la norme, de la visibilité, et de la politique." [...]
"[L'humanitaire] est devenu l'un des principaux agents de l'organisation de la réalité et de sa perception, notamment à travers les représentations qu'il donne pour faire reconnaître sa propre existence. Ce faisant, il n'échappe pas aux pouvoirs dominants, lesquels tirent de lui, depuis les années 90, une partie de leur équilibre et nombre des justifications de leurs actions. Sa fonction normative est centrale depuis que la société moderne n'est plus travaillée par les tensions historiques entre une conception du progrès déterminée par la logique du profit, et une conception du devenir collectif portée par le désir de justice sociale (ce que l'on entendait dans le mot de communisme). Héritant désormais sans partage d'un tel destin, l'humanitaire a-t-il le pouvoir de corriger les dysfonctionnements inégalitaires qui ont lieu dans le social, et de rappeler les politiques à leurs responsabilités pour les leur faire assumer ? Autrement dit, est-il un pouvoir de justice effectif et catégorique, ou n'a-t-il qu'un pouvoir hypothétique et de circonstance ? [...]
"Le [L'humanitaire] voilà partie prenante dans la représentation du monde et des êtres. Peut-être est-ce à ce niveau, celui de la visibilité, que l'humanitaire est un pouvoir effectif ? Un pouvoir aussitôt convoité en ce qu'il permet une appropriation de l'histoire de vaincus jusque-là oubliés que les démocraties ne peuvent plus reléguer à la marge aussi facilement que naguère. L'humanitaire se retrouve donc impliqué dans des logiques qui ne sont rien moins que celles du partage des sensibilités au regard du malheur et du bonheur, du vrai et du faux (pour ce qui est de son activité de témoignage), du juste et de l'injuste. L'opposition ami-ennemi ne suffit alors pas pour décrire des situations de violences et des enjeux politiques où l'humanitaire est toujours impliqué." [...]
"L'humanitaire sert de matrice à la fabrication de représentations victimaires qui viennent faire écran aux multiples dysfonctionnements, intentionnels ou structurels, qui, entre politique et économique, produisent ou essaiment la détresse. De surcroît, ces représentations avec lesquelles il s'évertue à informer le monde instaure paradoxalement entre lui et le monde une coupure qui se prolonge au niveau du public et tend finalement à isoler ses discours et ses représentations des réalités empiriques auxquels ils réfèrent. C'est là que l'humanitaire se retrouve à oeuvrer dans le sens d'une esthétisation des normes morales qu'il a lui-même renforcées, et du réel qu'il se voue à secourir. Toutefois, d'autres ordres de représentation, résultant d'opérations de visibilité différentes, sont possibles qui, s'extrayant des cadres et des codes dont nous avons mené l'analyse critique, remettent en question le sensationnalisme publicitaire." [...]
"L'humanitaire a une fonction politique quand il joue un rôle diplomatique et qu'il s'insère dans la grande administration de la détresse pour assurer des tâches que ni le pouvoir politique, ni le pouvoir économique, à certains moments, ne remplissent plus. En vertu de quoi, on pourrait dire effectivement que l'humanitaire ne peut être pensé indépendamment des services politiques qu'il rend. Mais en fait, il n'y a là rien de politique tant que l'humanitaire reste une fonction, sauf à concevoir qu'il participe à l'hypocrisie de réglements moraux où tous les moyens sont bons pour masquer les visées politiques des fins poursuivies. L'humanitaire renseignerait alors sur l'incapacité des politiques à assumer leur prétention à la souveraineté de leur choix sous le regard de leur électorat, lequel comprendrait mal ou réprouverait, par exemple, que soient nourris des criminels au motif d'intérêts purement géo-stratégiques. Par ailleurs, ce qui, dans l'humanitaire, a pu historiquement venir du politique ne tient pas à l'histoire de l'humanitaire, mais à celle de l'engagement politique qu'ont vécue certains de ses protagonistes."

Quelques remarques... En réponse à la discussion avec Sandrine et Maud, je confirme que le lien entre humanitaire et capitalisme-libéralisme n'est pas forcément hypocrite: comme l'auteur, je pense qu'il y a une réelle proximité intellectuelle sur les pratiques...
Ensuite, si l'humanitaire veut "informer le monde", je n'ai finalement pas tellement changé de voie (je souhaitais être journaliste entre le CE2 et mes premières années à l'IEP). Dans les deux cas, il est question de témoignage. Je pense que j'ai évolué précisément sur le "contexte" du témoignage ! (Pour information, mes premiers "articles" en CE2 parlaient du Soudan, de la Somalie... avec un appel à la collecte d'aide !). La cohérence du parcours n'est pas flagrante, plutôt enfouie mais très solide ;)
Enfin, sur l'humanitaire et le politique. Politique malgré lui ? Si c'est "par défaut" (rapport au désistement des "autorités politiques"), alors pourquoi pas. Le risque est bien entendu l'instrumentalisation. Inévitable tant qu'il reste un Etat jaloux de ses prérogatives en matière d'affaires étrangères. Entre la peste et le choléra, il faut alors choisir...

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Published by davveld - dans Livres
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