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23 janvier 2008 3 23 /01 /janvier /2008 18:33


Un chef d'oeuvre, tout simplement. Pas joyeux, mais impressionnant de réalisme (un peu comme Zola, moins quelques envolées lyriques), et aussi -et c'est inquiétant- d'actualité. Donc pour ceux qui ne le connaissent pas, on suit une famille américaine dépossédée de ses terres dans les années 1930, et qui émigre vers l'Ouest, la Californie, l'Eldorado vanté par des prospectus. Mais pour y aller, quel chemin de croix ! Et là-bas, comme le prédisaient certains voyageurs croisés sur la route, l'Eldorado a de troublantes ressemblances avec l'enfer.

Le capitalisme sauvage, ça donne des familles réduites en quasi-esclavage, forcées d'accepter des salaires toujours plus faibles pour travailler quelques jours de plus, tabassées quand elles essaient de s'entraider...

Steinbeck alterne de longs chapitres focalisés sur la famille et d'autres plus courts, moins axés sur les individus, mais plutôt sur les mécanismes sociaux en oeuvre. Des pages d'une efficacité, d'un impact incroyables. Mais lisez donc ces quelques extraits (rendus encore plus parlants quand on "personnalise" ces événements, et c'est la force du texte de Steinbeck).

Extrait du chapitre XIV

Un homme, une famille chassés de leur terre; cette vieille auto rouillée qui brimbale sur la route dans la direction de l'Ouest. J'ai perdu ma terre. Il a suffi d'un seul tracteur pour me prendre ma terre. Je suis seul et je suis désorienté. Et une nuit une famille campe dans un fossé et une autre famille s'amène et les tentes se dressent. Les deux hommes s'accroupissent sur leurs talons et les femmes et les enfants écoutent. Tel est le noeud. Vous qui n'aimez pas les changements et craignez les révolutions, séparez ces deux hommes accroupis; faites-les se haïr, se craindre, se soupçonner. Voilà le germe de ce que vous craignez. Voilà le zygote. Car le "J'ai perdu ma terre" a changé; une cellule s'est partagée en deux et de ce partage naît la chose que vous haïssez: "Nous avons perdu notre terre." C'est là qu'est le danger, car deux hommes ne sont pas si solitaires, si désemparés qu'un seul. Et de ce premier "nous" naît une chose encore plus redoutable: "J'ai encore un peu à manger" plus "Je n'ai rien". Si ce problème se résout par "Nous avons assez à manger", la chose est en route, le mouvement a une direction. Une multiplication maintenant, et cette terre, ce tracteur sont à nous. Les deux hommes accroupis dans le fossé, le petit feu, le lard qui mijote dans une marmite unique, les femmes muettes, au regard fixe; derrière, les enfants qui écoutent de toute leur âme les mots que leurs cerveaux ne peuvent pas comprendre. La nuit tombe. Le bébé a froid. Tenez, prenez cette couverture. Elle est en laine. C'était la couverture de ma mère... prenez-la pour votre bébé. Voilà ce qu'il faut bombarder. C'est le commencement... du "Je" au "Nous".


Extrait du chapitre XIX

Et les cultures changèrent. Des arbres fruitiers remplacèrent les champs de céréales et dans les vallées le sol se couvrit de légumes; des légumes pour nourrir le monde entier: laitues, choux-fleurs, artichauts, pommes de terre - toutes plants qu'on ne peut récolter que plié en deux. Un homme se tient droit en maniant la faux, la charrue, la fourche; mais il lui faut marcher à quatre pattes comme un scarabée entre les rangées de salades, il lui faut courber le dos et traîner son long sac entre les rangées de cotonniers, et dans un carré de choux-fleurs il doit se traîner à genoux comme un pénitent.


Extrait du chapitre XXV

Alors des hommes armés de lances d'arrosage aspergent de pétrole les tas d'oranges, et ces hommes sont furieux d'avoir à commettre ce crime et leur colère se tourne contre les gens qui sont venus pour ramasser les oranges. Un million d'affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées.
Et l'odeur de pourriture envahit la contrée.
On brûle du café dans les chaudières. On brûle le maïs pour se chauffer - le maïs fait du bon feu. On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s'infiltre dans le sol.
Il y a là un crime si monstrueux qu'il dépasse l'entendement.
Il y a là une souffrance telle qu'elle ne saurait être symbolisée par des larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu'elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d'arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès: mort due à la sous-nutrition - et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu'il faut la pousser à pourrir.
Les gens s'en viennent armés d'épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent; ils s'amènent dans de vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là et regardent flotter les pommes de terre au fil du courant; ils écoutent les hurlements des porcs qu'on saigne dans un fossé et qu'on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d'oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.





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Published by davveld - dans Livres
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