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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 14:13
Le triomphe de la cupidité, de Joseph E. Stiglitz

C'est extrêmement rare que je lise des essais d'économie. Au lycée puis à Sciences Po Lille, j'ai pourtant eu plusieurs cours dans cette discipline, qui, très souvent (mais pas toujours) me déconcertait par sa volonté d'influencer le monde réel tout en partant de postulats utopiques (la fameuse concurrence libre et parfaite, par exemple). Partir de théories déconnectées de la réalité pour corriger les défauts de nos systèmes économiques et sociaux, remplacer l'humain par des calculs mathématiques, c'est, étonnamment, assez peu convaincant quand on s'intéresse un tant soit peu à la chose publique.

En 2008, une crise financière est partie des États-Unis. Nous en payons encore les conséquences, même si bien entendu de multiples autres causes sont en jeu pour nos économies française et européenne. En 2010, Joseph E. Stiglitz, qui a exercé de très hautes responsabilités, auprès du président Clinton, puis à la Banque mondiale, prend à nouveau la plume (il avait publié auparavant plusieurs titres, dont La grande désillusion en 2002) pour analyser la crise aux États-Unis, ses causes, les mesures prises, et les mesures qu'il aurait fallu prendre, selon lui, pour une réforme profonde du système qui corrigerait ses dérives majeures.

J'avais acheté le livre probablement peu après sa sortie, et je n'avais jamais eu le courage de m'y attaquer. C'est chose faite, et même si certains raisonnements me sont passés au-dessus, la lecture a finalement été intéressante. Un peu datée (puisque 5 années sont passées) et très orientée sur les États-Unis, son analyse démonte les mécanismes pervers qui ont conduit à la crise des subprimes. En néo-keynésien, il montre bien que la dérégulation à outrance, en particulier dans les secteurs bancaires et financiers, n'a pas de sens dans la mesure où le sens moral que les agents sont supposés avoir entre en tension vive avec l'appât du gain et la cupidité. L'économiste explique comment les banques ont entretenu le mythe d'une croissance continue des prix de l'immobilier, auprès d'un public peu informé (et tenu aussi volontairement dans l'ignorance), qui s'est endetté au-delà de sa solvabilité. La titrisation, au lieu d'atténuer le risque lié à l'insolvabilité, a aggravé le problème. Le livre illustre cette redistribution des économies et des impôts des moins privilégiés au profit des bonus mirobolants et immoraux des responsables de la crise. Les postulats trompeurs des néoclassiques, de Friedman et l'école de Chicago ont nié les inégalités d'accès à l'information, les possibilités d'intervention de l'État pour sécuriser le bien-être du plus grand nombre (et non des plus riches), etc.

Stiglitz n'est pas un dangereux gauchiste, mais il rappelle que quand les élus politiques ont accepté de ne pas se mêler d'économie, les intérêts du plus grand nombre ne sont pas "magiquement" protégés par le marché. Il pointe les erreurs faites, qui ont notamment consisté en renflouer des entreprises fautives (qui ont redistribué les bénéfices aux actionnaires) sans protéger les citoyens et usagers de l'économie réelle. L'ancien responsable de la Banque mondiale aborde de nombreux autres problèmes que je ne vais pas reprendre mais l'une des idées majeures est d'appeler au courage de résister aux lobbys des financiers, en particulier quand ceux-ci sont responsables de tant de crises et de croissance des inégalités.

Pour paraphraser une citation bien connue, "la finance est une chose trop sérieuse pour la confier uniquement aux financiers". Aux élus politiques de faire preuve de courage, de sens de l'intérêt général. Et aux électeurs de les sanctionner, s'ils ne le font pas. Le rapport de forces dans une vraie démocratie finira forcément par imposer davantage de justice. D'ici là, à chacun d'essayer de limiter les dégâts !

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Published by davveld - dans Livres
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